Un sourire au bord des yeux

Publié le par Yaacov Ben Denoun Yarcov

YOHAN[1]

UN SOURIRE AU BORD DES YEUX

YAACOV

BEN DENOUN YARCOV

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Ce cèdre arraché ne poussera nulle part" (Taanit 20 a)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La cicatrice avance, bleutée, vêtue de nuit.

Sinueuse, comme un serpent, immobile, qui attend son heure.

Le goût de la morsure, le goût de la douleur, irrésolue.

La cicatrice dans le cœur, permanente, présente.

Un pan de mémoire lacérée, incisée, les traces d'une blessure, profonde, incandescente, un repli de la peau, un battement de plus.

 

Et il reste du silence, qu'il faut briser, qu'il faut habiter.

Il reste une parole qu'il faut porter, apporter, offrir.

Les mots ne seraient que des mots sans le souffle de vie qui les habite. Ils ne sont pas désincarnés, désaérés. Ils portent le sens comme d'autres portent le désir.

Ils sont approximatifs, circonscrits, liés au temps, à l'évocation.

Mais les mots sont des richesses, des trésors de grandeur.

Les mots sont des chants, des sentiments, des aveux.

Ce qu'il faut de sourde résolution pour se décider à heurter ce silence, cette retenue rigide qui étouffe, qui prive d'air et de cette douce respiration d'ardeur qui gonfle les poitrines.

Il ne faut rien taire, se désembuer, rechercher l'espace jaillissant où la vie se cantonne.

 

La douleur est une cellule, l'obscurité du cachot. A cet emprisonnement on peut succomber, on peut même se dissoudre, et entraîner au passage toutes ces ferveurs que l'on enserre, que l'on attrape pour rester droit.

Il faut trouver un sens au vent, il faut y enfoncer son visage et se laisser guider. Surtout ne pas se figer, surtout ne pas refuser le monde, ses scintillements, ses faux semblants aussi, mais plus que tout ses émerveillements.

Chaque mot est une épreuve, une montagne à franchir.

Dire c'est s'exposer à gravir des sentiers escarpés, à renoncer à la marche, à se languir d'une faiblesse.

L'ascension est difficile. Mais il faut s'y résoudre, ne pas rester en repos.

Il faut faire miroiter la vie, en éclairer toutes les facettes.

Il faut poser un soleil sur de pauvres certitudes, sur des engagements, des ressentiments.

D'une flamme on peut faire un tison ou un astre lumineux.

Il s'agit de décider.

On peut perdre la flamme, l'envie ou la raison, ou répandre la splendeur.

Il s'agit de s'enraciner dans un vouloir, dans un dessein. Il suffit de prendre en main sa propre fragilité et d'en faire une force.

Le vent peut être une brise, une bourrasque ou un typhon.

 

Il faut dire mais il faut écouter, aussi.

Ecouter c'est se mettre en retrait, faire une place à l'autre, lui laisser un espace dans lequel il pourra se mouvoir.

Ecouter c'est ne pas s'entendre, rester disponible pour l'accueil de la parole de l'autre.

L'écoute est un partage, une main tendue, une main devenue libre.

Ecouter c'est embrasser, étreindre, entourer de son bras, tâtonner un chemin.

 

Porter le deuil c'est alors accepter le poids de l'absence mais ne pas s'incliner. Les contours de la douleur ne sont pas précis, limités. Ils ne s'incarnent ni dans le tracé, ni dans le temps.

Mais ce deuil n'occupe qu'un compartiment de la vie. Il ne doit pas déborder, faire de l'ombre à l'aspiration d'existence et de sérénité.

Dans la religion juive il n'y a pas de discontinuité entre la vie et la mort, entre la joie et la peine, entre l'affirmation et le déni.

La mémoire, seule, portera encore les traces cicatricielles de ce cri que l'on n'a pas pu retenir.

 

Pour Yohan, soldat de l'illusoire et du sublime, pour que vive son souvenir, voici quelques paroles, quelques bribes d'existence.

Témoigner c'est rendre compte, rendre des comptes, faire usage d'un levier pour des espérances à peindre, pour une éternité de la pensée fidèle.

Il n'y aura pas de mot fin au bas de cette page.

Nous laisserons les marques de l'étincelante blancheur, de la lumière d'en haut que nous envoie Yohan.

 

"Aujourd'hui je sais que c'est lui qui fait briller les étoiles" écrivait son jeune frère. Quelle belle célébration.

 

Sortez de vos maisons, sortez sur vos perrons et contemplez le ciel limpide dans la nuit revenue.

Regarder ces points lumineux, ces éclats de planètes qui nous parviennent. Tendez la tête, ployez les yeux, et fixez sans retard ces étoiles qui scintillent. Dites vous que Yohan, enfant des galaxies, est là qui vous regarde et vous demande d'aimer, de donner, de recevoir de l'amour, au nom d'Hachem Béni Soit-IL, qui lui a ouvert sa maison.

 

Que ces mots insuffisants, ces flammèches de tendresse, puissent apporter la consolation à sa famille.

Nous chanterons avec eux le futur des réjouissances.

 

 

 

 

"Il y a chez tout homme quelque chose de précieux et d'unique que l'on ne peut trouver chez personne d'autre."

Pinhas de Koritz

 

 

Arpentons notre époque, traversons des heures claires, le chemin est damé par la fidèle pensée.

Sergent Yohan, 22 ans, de Tel-Aviv, ne nous en veux pas d'approcher de ton être.

Tu es notre enfant, notre frère, l'ombre portée de nos désirs enfouis.

Un matin de clartés se lèvera demain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le sionisme

Le sionisme est un concept plus ancien qu'Herzl lui même.

Tout d'abord le sionisme a commencé avec Avraham Avinou

qui a quitté sa terre, sa famille, sa maison,

pour atteindre le pays qu'Hachem lui a promis.

"Le sionisme" la signification de ce mot est bien plus

profonde que simplement celle du retour à Sion.

Le sionisme c'est l'espoir, c'est le rêve, c'est le but.

Le sionisme c'est la paix, c'est le fait que le peuple juif aime et retourne

vers sa terre. C'est le commencement du sionisme.

Le peuple juif vit avec cet espoir et prie chaque année

au cours de la veillée du Séder de Pessah: "L'an prochain dans la  Jérusalem

reconstruite".

Mais que signifie le mot "reconstruite": ceci est très subjectif, mais pour moi, cela signifie achevé-parfait, et pour un croyant, "la Jérusalem reconstruite" c'est

la fin du sionisme, sa dernière étape. Le Messie

viendra quand tous les juifs seront en Erets Israël, alors il y aura l'amour

du pays.

En attendant les gens qui habitent en Erets Israël profitent

d'une vie meilleure. Alors, aussi longtemps qu'il y aura des gens

qui espèrent il y aura:

Le sionisme.

 

                                                             Yohan

 

Les mots tracent un chemin. Ils indiquent la direction, ils incarnent un idéal.

Ils sont escortés par la main de Yohan.

Il sont faits de l'embrasement du temps, ils sont vêtus des habits d'apparat de la langue sainte et charrient des siècles d'espérance, des torrents d'allégresse et de tragédie.

 

Le cœur à l'ouvrage, le désir de suivre le cours d'une émotion impétueuse, Yohan a forgé son destin. Il en a épousé les contours, en a accepté les défis, et n'a jamais renoncé.

Ce pays d'Israël ne vit que par l'engagement de ceux qui y résident. Il n'est dépendant que de la valeur ajoutée apportée par chaque enfant du sable et des collines.

Vouloir, c'est s'inscrire dans une continuité de désirs.

Initier, commencer, se résoudre, l'oiseau guette son envol.

Défendre, aimer, chercher le vent qui conduit aux horizons verdoyants, attendre l'hiver et cueillir le printemps, un jour vient l'heure de partir.

 

Yohann a pris la mesure d'une vie plus grande que lui parce qu'emplie de lumière, de la splendeur des justes.

 

Jeune soldat débutant Yohan a rédigé ces quelques lignes, comme l'ont fait tous les militaires appelés à servir, priés de définir les sinuosités de leur pensée.

Osnat a été sa monitrice durant les deux mois de sa formation "Nativ".

Elle témoigne:

" J'ai appris de lui plus que je ne lui ai appris…

Comment apprendre le sionisme au militaire le plus sioniste de l'armée Israélienne".

 

Il y a une complète adéquation entre la perception de Yohan et sa façon d'être perçu.

"Complet-parfait", ce concept qui concrétise la reconstruction de Jérusalem, peut être appliqué à Yohan.

La recherche de complétude, d'intégrité, d'une sereine résolution, il ne connaissait pas d'autre inclination pour son esprit.

 

Osnat évoque "le sourire" de Yohan.

Il est omniprésent, il irradie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fin août 2006, parmi les pierres, parmi les broussailles, parmi la terre d'un sud-Liban lieu de confrontation, de la lutte entre le bien et le mal, les soldats foulent le sol à la recherche des traces de combat. Ils emportent des douilles, des fragments d'uniformes, des équipements, des lettres, des images, des livres de prière.

Ils cherchent la vie, les signaux de vie, les traces d'une vie. Ils traquent les objets de la mémoire.

Près d'un talus, à quelques mètres d'une maison délabrée, dans la zone occidentale, ils trouvent un appareil de prise de vues. Ils le glissent dans un sac de toile.

Quelqu'un prendra l'initiative de développer les photos.

Et la vie soudain resurgit.

 

La lumière qui franchit la porte vitrée est trop forte, ce soleil est implacable.

La trame de cet instantané est imprécise, les contours sont flous, mais l'on devine l'essence même d'une indissoluble ténacité.

 

Yohan est debout, il fixe l'objectif, il envoie un message.

Il porte l'uniforme du soldat de combat, le gilet pare-balles, le treillis. Il est harnaché pour partir au combat.

Sa barbe est saillante, on perçoit la dureté de sa pilosité, la douceur presque enfantine de sa peau.

Il a terminé d'enrouler ses Téfilines, sur le bras, avec application. Il a fixé le boîtier sur sa tête, au bon endroit, selon la bonne inclinaison.

Il est prêt pour la prière.

 

Son ombre sur le mur le rejoint. Il resplendit.

Son regard est aigu, porteur d'étincelles.

Yohan parle avec les yeux, il s'adresse à nous.

Derrière une apparente malice se cache une parole qui se déploie.

Yohan nous appelle, nous aide à entrevoir le ciel des renaissances.

 

Ne désespérez pas, ne vous attristez pas, ne perdez pas courage!

Ce qui doit être fait se fera!

Qui décide, qui prévoit?

Personne.

Yohan ne connaît pas les silences. Il ne cherche pas à s'oublier, à oublier les autres.

Il attise, il suscite, il nous dit d'entreprendre, il nous dit de passer le gué, de ne pas attendre.

Il nous dit ce que nous ne voulons pas entendre.

 

Derrière lui, son fusil à viseur est posé le long d'un mur à peine enduit.

Pour traverser le temps, pour se situer dans l'au delà de la photo, il a choisi de déposer les armes, de lacer ses lanières et de se confier à nous.

Confier, confiance, il nous dit d'être confiants.

Il nous dit de ne pas pleurer.

 

Nous ne le pourrons pas et rien ne nous oblige.

Son sourire est léger, doux.

Il est omniprésent, il irradie.

 

Ainsi, Yohan ressemble à son père.

 

Il devient à son tour le père d'une multitude.

Sa vie était ardente, elle sera un engendrement.

 

 

 

Entre le texte rédigé par Yohan et cette photographie, emblématique, probablement la dernière prise avant la mitraille, la chute d'une roquette et la disparition de ce valeureux là, une vie s'est écoulée.

 

Comment décrypter quelques phrases, comment déceler dans la pose qui précède la prise de vue, un itinéraire, un chemin d'existence?

Comment ne pas songer à tous les possibles, aux scénarios heureux, aux promesses de durée?

Comment ne pas céder à la panique face à une alternative inexistante?

Comment accepter, sans comprendre, comment serrer les poings, sans dénoncer, comment grandir en humanité sans se dissoudre?

Comment ne pas se taire, comment attiser le feu, comment faire le chemin à l'envers sans tomber?

Comment ne pas chercher un sens à la tragédie, comment vivre dans la brillance d'un tourment inaltérable?

Comment prendre le temps, à bras le corps, comment agripper l'instant, le serrer fort?

Comment trouver la voie, le sentier, le passage, comment trouver le lieu, la saison du partage?

Comment tisser la trame des mots, de l'émotion?

Comment tendre chaque seconde à l'élévation d'une âme, comment sans amertume psalmodier le Kadish, rendre gloire Au Très Saint, à la chère espérance?

Comment se mettre en mouvement, comment avancer sans gémir?

Comment faire le dessin d'un destin qui s'anime?

Comment rester fidèle, comment aimer sans cesse, sans marge et sans limite?

Comment donner l'amour que l'amoureux inspire?

 

En lisant les témoignages, en écoutant les voix, celles de la confidence, celles de l'amitié, de la proximité et de la chère présence.

Chaque chuchotement est un aveu, une histoire.

 

Que les faiseurs de vie, les conteurs viennent et s'avancent.

Leur place se fige ici dans ce blanc de la page, à l'endroit très précis où l'aventure commence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y avait l'enfant, le frère, l'ami, le parent.

 

Il y eut le soldat, le compagnon, le héraut d'une histoire ardente.

Il y eut ce combat, il eut ce 12 août.

Il y eut cette invraisemblable entreprise, cette action terrestre jusqu'au fleuve Litani.

Il y eut ce missile, la foudre, le grondement.

Puis il y eut l'affolement, la lutte pour la vie, des paroles échangées, des regards furtifs, une émotion en héritage.

Puis il y eut le silence.

Il y eut la douleur, l'apprentissage de la douleur, le refus de l'évidence, ce dégoût de soi, cette quête d'amour.

Il y eut l'enterrement, ces personnes serrées, nouées par les marques du drame, au bord de l'évanouissement, ce cimetière du bout de la ville.

Il y eut le deuil, les témoignages d'affection, les mots qui ne servent à rien, les consolations qui n'en sont pas.

 

Et voici les célébrations, les batailles âpres du souvenir.

 

Il y aura l'oubli indispensable, celui que l'on refuse pour l'heure, quand la douleur se sera enkystée, se sera figée dans l'âme et dans le corps.

Il y aura un avenir, un au delà de la tragédie.

 

Il y eut la vie, puis la mort, puis la vie, le cycle des révérences, les séquences de l'éternité à construire.

Et par dessus tout, il restera le sourire de Yohan, comme une rassurance, comme une lumière aperçue, comme le scintillement d'une étoile, d'un astre qui brillera toujours, aussi loin que l'on se trouve.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y avait l'enfant, le frère, l'ami, le parent. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Léan, léan.." chante Shlomo Artzi, l'un des plus grands chanteurs israéliens.

 

"Jusqu'où,  jusqu'où?" Jusqu'où faudra-t-il puiser en nous pour faire resurgir ces images, ces paroles, ces poignées de main, ces embrassades, ces rires que Yohan affectionnait et dont chacun garde la trace.

 

Françoise a dit:

 

" Il n’y a pas de mots pour exprimer la peine que je ressens pour Yohann.
Il était un ami de ma fille Jessica et de son amie Sandra avec lesquelles votre fils a partagé des moments de joie et de fraternité sur les plages et discothèque de Tel-Aviv".

 

Joie et fraternité, ces mots résument ce que fut Yohann, un amoureux passionné de la vie.

 

Rémi a dit:

" Tu resteras toute ma vie dans mon cœur, merci pour tout, merci pour ta gentillesse, merci pour ton amitié.
Nous finirons tous ensemble, et nous nous retrouverons au Gan Eden Yohan.

Je t’aime".

 

Edna a dit:

" Yohan quand les bombardements ont commencé au nord d'Israël, tu m'as téléphoné pour avoir des nouvelles de mes parents qui habitent a Nahariyya. Tu étais inquiet pour eux et tu m'avais conseillé de leur faire quitter la ville. Ce jour-là tu m'as appris que le dimanche suivant tu étais envoyé au Liban. J'avais promis de t'appeler, je n’ai fais que ça, mais sans réponse. Je t'ai laissé des messages jusqu’ au moment ou j ai appris par un ami que tu n étais plus parmi nous.
Je tiens juste à vous dire que je n'ai vu Yohan que deux fois dans ma vie mais qu’une grande amitié s'est créée. Il a toujours été là pour moi, cherchant toujours à me remonter le moral, à me faire rire…
Yohan tu me manques énormément. Tu resteras toujours dans mon cœur.
Je t’adore."

 

Aaron a dit:

" Je n’ai pas connu Yohan personnellement, je venais de m’installer à Tel Aviv.

Sa mort m’a plus personnellement touché, car non seulement il était jeune immigrant, mais il a servi Israël tout de suite. Il était l'un de mes voisins de la rue Hovevei Tsion.
Des pleurs ont été entendus dans le voisinage le 12 août…
Puis le lendemain, ses proches ont affiché l’annonce de ses obsèques…

Je n’ai pas pu oublier Yohan un seul jour. Il aurait pu être un ami, un cousin, un frère… Nous l’avons perdu, lui et ses compagnons d’armes et il nous manquera.
Yohan représente une de ces vies pleine d’espoir, prête à construire et recevoir le meilleur…

Chaque jour j’ai vu l’affiche de tes obsèques Yohan. Chaque jour j’ai pensé à toi. Chaque jour j’avais honte de partir à la plage et de sortir le soir, alors que toi tu n’étais plus là… Tout simplement plus là, pour vivre ta vie…

Nous ne t’oublierons pas…

Repose en Paix mon Frère. (Z”L)"

 

 

Natanhiel a dit:

J'ai connu comme d'autres Yohan (z"l-) il y a 16 ans c.à.d en classe de C.P à l'école …. Nous avons fait partie des premiers élèves de l'école qui venait à peine d'être créée. Nous nous sommes également suivis avec toute cette bande de copains pour suivre notre scolarité à Yavné.
C'était un garçon très gentil, discret mais avec beaucoup d'humour. Personne n'oubliera son sourire timide et jovial. Il aimait rire et plaisanter.
C'était quelqu'un de bien élevé et remarqué pour ses qualités.
Nous avons donc fait un long parcours ensemble.
Nous avons connu Israël ensemble en CM2 lors d'un voyage scolaire…

C'est dans la discrétion et en toute confiance, plein de conviction et de sérénité qu'il a accompli sa Alyah.
Avec cette même conviction il a intégré les rangs de Tsahal en tant que combattant pour défendre notre peuple, notre terre, notre identité…

C'est un héros de plus pour le Am Israël. Ce genre de héros dont on se passerait bien.
Yhé zih'ro baruh'. Amen"

 

Avec leurs mots, avec toute la sensibilité de leurs êtres tous ses amis ont témoigné. Ils ont rompu le silence pour irriguer de leurs souvenirs un temps désabusé, incertain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y eut le soldat, le compagnon, le héraut d'une histoire ardente.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Yohan avait choisi de servir dans l'armée d'Israël (Tsahal). Par amour, pour la défense de "sa" terre, il avait rejoint les rangs de Nahal 931 (Noar Haloutsi Lobem, jeunesses pionnières combattantes), une unité réputée.

Il faut beaucoup de courage, de ténacité, d'abnégation pour supporter les entraînements, les marches forcées, les nuits sans sommeil, les gardes, les missions.

Il fallait être enraciné dans une conviction profonde pour donner un sens à ces brimades, ces humiliations du quotidien, pour répondre aux ordres du commandement, pour se sublimer et sublimer sa vie.

Yohan avait cette capacité d'amour et de don de soi qui effaçait tous les doutes.

Il avait de l'humour, surplus d'humanité, cette politesse des aristocrates qui donne de la grandeur aux petites choses, de l'importance à des riens, de la noblesse à toutes les heures qui passent.

 

Bissor a dit:

" Yohan … était soldat avec moi. On a fait notre armée ensemble. J'ai terminé mon service il y a trois mois, et lui il était encore conscrit et est parti faire la guerre du Liban où nous avons perdu 119 soldats. Yohan en faisait partie.

Yohan, je veux que tu saches que tu me manques beaucoup, mon frère, que j’ai passé des moments avec toi inoubliables. Tu me faisais tout le temps rire et tu avais toujours le sourire … Je me rappelle de tous nos délires.

Tu me manques mon frère? Que ton âme repose en paix au Gan Eden je t’aime Yohan!!!"

 

Ilan a dit:

Yohan, je regarde tes photos sans cesse. Je ne sais pas que dire, que faire pour te ramener… J’attends tous les jours qu’on m’appelle pour me dire que c’est une erreur,  Yohan n’est pas mort. Je t’aime Yohan. J’espère que mashiah arrive et qu’on va se revoir très très vite. C’est trop dur sans toi. Je ne t’oublierai jamais, vraiment jamais. J'ai passé des très bons moments avec toi à l’armée. Qu'est ce qu’on a pu rigoler!  “Chvita mitsarfat!!!!” …T’es toujours parmi nous!!!!! "

 

Greg a dit:

Cher Yohan, cela  fait presque 3 mois maintenant… Que ça fait mal, quand je lis tous ces beaux témoignages. Ca me fait du bien mais je ne te le cache pas, ça me fait enrager aussi. J’ai toujours du mal à parler de toi au passé. Alors frérot, je n’ai rien a dire sinon que tu me manques.

Je te porte en moi comme on porte une fierté, parce que mon pote,  je suis  fier de toi.

Je te parle de l’armée bien sûr. Je te  vois encore me regarder avec tes yeux pleins de malice et tes fossettes quand j’étais soldat et que tu n’étais pas  encore rentré. Je suis fier de toi aussi pour ce que tu nous as laissé comme trace. Yohan, tu es parti en Homme. Pour moi la leçon que j’en  tire c’est que  quand un homme part, on regarde souvent en arrière en pensant à ce qu’il reste, à ce que l'on laisse derrière soi. Et Yohan, je n’ai pas un souvenir négatif de toi ou de ce que  tu as répandu autour de toi. Tu étais la bonté même. En attendant de se taper ces bons vieux délires à tes cotés,
Je pense a Toi mon frère, mais j’ai MAL …."

Deborah a dit:

" A TOI mon pote

Je ne sais quoi dire, je ne sais quoi penser!!!
On avait fait tous les deux notre Alyah ensemble, à vrai dire à quelque mois d'intervalle...
C'était mon voisin a Ramat gan, je l'appelais chaque fois pour lui dire de venir manger a la maison... C'est bizarre avec Yohan z'l il nous arrivaient toujours à peu près les mêmes histoires!
Je n'arrive pas a y croire!! Je ne vais plus pouvoir te voir, je ne peux pas!!!!!!!Je ne sais pas comment exprimer ma tristesse, tu me manques …j'ai mon coeur écrasé! J'étais dans l'armée moi aussi dans Nahal pareil que toi!!! Je t'ai suivi pendant tes tironoutes et l'imoune mitkadem !!! On a monté Massada ensemble pour qu'on te remette ton pims pour dire que tu étais Kravi!!!!!

Je repense à tous ces moments avec toi, je regarde toutes nos photos! Je me rappelle même le jour où j'avais corrigé ton test à l'armée!! J'ai trop de peine petit ange! … je t'aime petit ange et je t'aimerai toujours!! "

 

Amit a dit:

 

"

… Je voudrais parler avec toi comme d'habitude, toucher ton lit, t'embêter jusqu'à ce que tu te réveilles car nous dormions toujours l'un près de l'autre…

Toi, qui n'es pas un "olé"[1] comme les autres, tu nous expliques à quel point il est important de protéger notre pays, tu nous rappelles que nous sommes ici pour le défendre…Je me rappelle à quel point ta famille que tu aimais te manquait…

Je me rappelle notre dernière rencontre. C'était une semaine avant l'incident…Je t'ai vu lorsque l'on m'a amené vers l'hélicoptère qui ne pouvait pas décoller, et j'ai crié vers toi: Yohan, fais bien attention, promets moi de bien prendre soin de toi! Et tu as couru vers moi, et m'as embrassé sur le front."

 

 

Les âmes pures, les cœurs battants, si rien ne dure, où va le temps?

Les heures qui furent, à cœur vaillant, si rien n'est sûr, tout est printemps.

 

L'inquiétude pour l'autre est la marque de l'élégance, celle des âmes qui durent et celle des cœurs qui dansent.

 

 

Amit continue:

 

 

Yohan,

Il y a des amis de tous les jours

Il y a des amis du samedi

Il y a des amis de soudain

Il y a des amis de toujours

Il y a des amis qui prennent

Il y a des amis qui donnent

Et si on a une chance,

Il y a les véritables amis.

 

Yohan, je ne sais pas ce que je retiendrai de toi: est-ce que je me rappellerai ton sourire, du temps que nous avons passé ensemble durant les gardes, les soirées en ville? Mais je suis sûr et certain que je ne t'oublierai pas, que je conserverai toujours ta mémoire au fond de mon cœur, mon héros, mon frère, mon véritable ami.

 

Je t'aimerai toujours."

 

Et ces mots incisifs, brûlants comme des tisons…

 

Shlomi a dit:

 

" Tout israélien moyen apprend à travers l'école les valeurs comme la tsionout, la centralité d'Israël) et l'importance de la Alyah, en songeant à ceux qui ont tout sacrifié pour la terre d'Israël et le peuple d'Israël. Tous n'ont pas le mérite de sentir à quel point ces choses là sont proches de nous….humour, simplicité…beauté interne et idéalisme…Moi, j'ai eu ce mérite de voir tout cela en Yohan…

Je t'aime et pense beaucoup à toi."

 

Amir a  dit:

 

" …un petit français, marrant…cette terre que tu aimais, vers laquelle tu es monté pour la défendre…

Je n'oublierai jamais les gardes à Halamish durant lesquelles on restait assis pendant des heures, et on parlait, les nombreuses patrouilles…Tu n'as jamais voulu  baisser les bras et tu t'es toujours porté volontaire, même quand c'était dur…

Dans l'hélicoptère, après la blessure, j'étais allongé à côté de toi, et j'ai eu le temps de demander si ça allait bien. Tu n'as su me donner que ton fameux sourire et tu n'as rien dit d'autre…

Que ta mémoire soit sanctifiée."

 

Que ta mémoire protège ceux qui oeuvrent pour leurs convictions, pour l'amour de l'autre, pour la grandeur du Nom Divin.

Messihout Nefesh, le don ultime, la sublime offrande, le don de sa vie pour toute sanctification, il n'y a pas de plus grande élévation. Il ne s'agit pas d'une marque d'abnégation, de sacrifice, c'est une marque d'amour intense, fébrile.

 

Ynon a dit:

 

" …Tu n'es plus avec nous, tu ne ris plus, tu ne souris plus, tu ne nous parles plus au téléphone et tu ne reviendras plus. Rien ne te ramènera; même en te languissant beaucoup.

A chaque fois que je me souviens de toi, je revois ton visage souriant. Ton rire et ta petite tête mignonne me manquent…

Je t'aime énormément, tu me manques."

 

 

Tous ces jours à Halamish, ces projets de vie, ces envies d'embrassades, de fraîches orangeades, de bières et les sorties. Ces lieux éclairés, cette musique dans les haut-parleurs, ces garçons, ces filles, cette noble insouciance.

Tous ces jours, toutes ces nuits, ces torrents de sourire, ces belles empoignades, ces baisers dérobés.

Ces clairs de lune, ces matinées de soleil, cette chaleur qui jamais ne vous quitte, cette moiteur d'incandescence.

Les sons de la guitare, le fracas des transistors, les virées à Eilat, les clubs pour danser, les petits restaurants de Tel-Aviv, les pizzas, les sushi.

Les pannes d'essence en plein milieu du désert, les parties de football, les voyages en autobus, parmi la foule des gares centrales, parmi ces jeunes gens en uniforme, trimballant un sac trop lourd, un fusil trop encombrant.

Ces paroles échangées, ces discussions à bâton rompu, ces crépuscules violés.

Les ballades sur le bord de la plage, les chansons à tue tête.

Les prières, et les psaumes, les mots de Rabbi Shimon, le Chabat entre amis…

 

La vie est une farandole, on la danse, ou on reste au bord de la piste, mais la cadence vous entraîne…

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y eut ce combat, il eut ce 12 août.

Il y eut cette invraisemblable entreprise, cette action terrestre jusqu'au fleuve Litani.

Il y eut ce missile, la foudre, le grondement.

Puis il y eut l'affolement, la lutte pour la vie, des paroles échangées, des regards furtifs, une émotion en héritage.

 

Puis il y eut le silence.

 

 

 

 

 

 

 

" S'il arrive quelque chose au Liban, je reste, tout en continuant sans cynisme, de me faire part de ta volonté de protéger le pays, comme jamais je ne l'avais entendu auparavant d'aucun autre soldat.

Plus tard j'ai appris à mieux te connaître au long des missions qu'on a effectué dans les villages au Liban en tant que section: que ce soit comprimés tous ensemble dans une chambre ou lorsque l'on avançait lors de nos longues nuits, avec un sac lourd, éreintés par le rythme, à espérer l'arrivée….

J'ai appris aussi que tu étais un combattant, prêt à faire de grandes choses, et qui ne se contentait pas de regarder de côté. Tu voulais déjà partir au combat avant que notre section soit appelée.

Tu voulais toujours que je sache ce que tu ressentais: tes doutes avant chaque mission, tes peurs, ton souci pour ta famille, toi qui languissais ta maison. Tu ne voulais pas qu'ils s'inquiètent à ton sujet. Tu n'as pas eu le temps de leur parler samedi soir et nous voilà déjà partis pour le Liban sans que tes parents le sachent.

Il est important pour moi de parler de ton dernier combat qui était en fait notre premier combat en tant que section. En dépit du fait qu'il ne manquait pas d'action dans cette maison, c'était à notre tour d'y aller. Tu es le premier à avoir identifié les terroristes avec Chemtov. Tu as ensuite rampé pour aller vérifier où ils étaient cachés.

En plein échange de tirs tu as surmonté la peur qu'il y avait en chacun de nous. Lorsque j'ai dit à la fin du combat que j'étais fier de notre section, je pensais chaque mot que je prononçais…

Tu as été brave…

Je t'aime et je suis fier de toi".

 

Ainsi témoigna Nimrod, l'officier de la division de Yohan.

 

Cette boule dans le ventre, cette appréhension qui ne dit pas son nom, ces mains qui transpirent, ce battement du cœur, si particulier…

Cette peur qui paralyse incite au dépassement, au sursaut.

Yohan n'a pas échappé à ces sensations.

Sa vie était intense, ses désirs si ardents.

Parfois, le destin est irréparable, inchangeable, et les êtres courent vers une lumière qui les attire, qui les happe.

Le samedi 11 août était diffusé par la 2ème chaîne de télévision israélienne, un reportage sur l'unité 931, cette subdivision du Nahal à laquelle appartenait Yohan.

Il était réalisé par Itaï Engel.

 

Un soldat est accroupi. Il arme avec délicatesse son chargeur. Il aligne les balles.

Les soldats se peinturlurent le visage, l'un l'autre, ils se travestissent, se griment, se préparent au combat, à la dissimulation: une cire verte ou brune, des stries sur le visage. Ils voilent leurs faces, ils s'extirpent de la réalité pour se fondre dans la luxuriance d'une nature généreuse. Ils deviennent des arbres, des feuilles, des fragments de la pierre, ocre, brûlée par le soleil.

Ils sont casqués, harnachés, et portent un équipement lourd et encombrant.

 

Les recrues sont en rangs serrés. Ils écoutent le commandant divulguer l'ordre de mission.

Leur regard est acéré, figé. Leurs traits sont tendus. Ils écoutent battre leurs tempes. Ils sont résolus.

 

"N'ayez pas peur "crie l'officier, le méfaked Avi Dahan, le dernier à avoir quitté le Liban, six ans auparavant, lors de la première guerre du Liban.

Un soldat lit la "téfilat' Aderekh", la prière qui prépare au voyage, à la marche. Il faut se préparer à partir, il faut demander protection et remercier, par avance, accepter et se soumettre.

"Fais nous arriver à la destination choisie, en vie, en paix" Amen répondent ces jeunes gens au moment du départ.

Ceux qui sont chargés des transmissions font des essais de téléphone.

 

L'unité avance, en pleine nuit. Elle loge la frontière nord, celle qui sépare Israël du Liban.

Grâce aux jumelles infra rouges, on distingue les alentours, la longue procession, les arbres qui s'agitent.

Ils approchent du village de Chuleh.

Les soldats tiennent leur arme, devant eux. Leur tête est revêtue d'une toile de camouflage bien étrange, aux rebords évasés, flasques.

On entend des coups de feu au loin, puis des chuchotements, des bruits de voix. Il ne faut pas être repéré, il faut se fondre dans le décor.

 

"On avance, on avance" murmure l'officier.

Des lueurs éclairent le ciel par endroit. Ce sont des fusées éclairantes destinées à évaluer la situation.

On perçoit les respirations haletantes, les souffles courts.

Itaï, le journaliste, est là, présent parmi ces soldats. Il promène sa silhouette dégingandée, son visage émacié. Il porte aussi un casque, un gilet pare-balles. Il n'a aucune utilité tactique. Il est là pour rendre compte.

La caméra se rapproche de lui.

Un crépitement au loin d'armes automatiques: "tu entends ça?" dit l'un à Itaï.

Ils se rapprochent du village Hezbollah chiite.

 

"Que ressentez vous avant l'attaque?" dit le journaliste.

-De la tension nerveuse répond le soldat.

"Regardez les lumières derrière vous, ce sont les villes de Kyriat Shmona, de Kfar Giladi, de Margaliot, de toute la vallée d'Hachula. Notre attaque est conçue pour que les gens soient sains et sauf, en bas."

 

Toujours ce sens de la responsabilité, du devoir...

 

Les pieds chaussés de rangers rouges, (la caractéristique de cette unité), foulent le sol, renversent des pierres, écrasent des brindilles.

On distingue le village de Chuleh, ses maisons, ses petits immeubles sans façade, sans murs, les tours de gué, les pièges, les zones de tir.

Tout se passe comme la veille, dans le village de Binj Belt. Les combats avaient fait de nombreuses victimes.

Des bruits de tirs déchirent la nuit.

Les officiers étudient un plan et se préparent à l'assaut.

L'artillerie pilonne le village pour faciliter l'accès.

Les tanks sont placés juste au dessus et tirent aussi.

Des yeux vitreux brillent dans la nuit. Les soldats sont concentrés.

 

"Le commandement, à ma suite" dit Avi.

On entend: " viens, viens Yohan".

Yohan est là, parmi ses frères, résolu, ardent. Il n'est plus de temps de penser. Les maisons, les rires, les parties de flipper, tout est indistinct. Il ne perçoit que l'importance de sa mission.

 

"Makhar zé makhar, demain c'est demain"[2]

Aujourd'hui est contenu dans un instant, dans une seconde. Tout peut basculer. Qui prend conscience de la fragilité des choses?

 

Des coups de feu partent d'un immeuble. La compagnie avance dirigée par le commandant Bitché.

On entend des cris, il y a des blessés. Avi part devant.

"Ils ont tiré sur ma jambe, ma jambe" crie un soldat.

On appelle l'équipe médicale. Il fait nuit, la tension est permanente.

Avi décide d'investir la maison d'où viennent les cris et les tirs. Il pointe ses jumelles. Le temps presse.

Le docteur Erez, Ricky, Aviad, Dadush, Bro, tout le monde est là.

Itaï, le journaliste se fraye un passage.

"Personne ne va nulle part seul " dit une voix ferme.

Le blessé est localisé, il faut extraire la balle et apporter les premiers soins sur place.

"Tout le monde à l'abri, nous sommes trop exposés".

"Est-ce que tu peux respirer?"

Shaï est blessé à la face. Il vit.

Il y a de la confusion. Des cris s'élèvent, des voix qui se recouvrent, des clameurs décuplées par l'urgence, la crainte.

Par deux, par trois les soldats courent pour se mettre à couvert en se rapprochant de la maison.

On entend" Bitché, Bitché", puis plus rien.

"Zucherman, es-tu là?"

Avi prend le mégaphone: "soyez prudents il y a deux terroristes morts dans la maison. Elle est pleine de munitions, kadima, en avant."

 

Ils sont rentrés dans l'habitation. On dénombre cinq blessés, légers. Les combattants du Hezbollah portent des uniformes de Tsahal, ultime dérision.

Bitché est un soldat d'origine éthiopienne. Il est touché, il ne se plaint pas. Il attend les secours.

 

Sof, c'est la fin. Il faut rentrer, la mission est terminée.

 

Avi attend ses hommes sur le chemin du retour. Il leur donne une tape sur l'épaule, enserre une main. Il est fier d'eux: "vous êtres grands, les gars".

L'unité du Nahal 931 retourne à sa base, sans trop de casse. Yohan est parmi eux, fatigué, vivant, soulagé, heureux.

Ils approchent de Misgav Am.

Demain il faudra retourner vers le village arabe et se battre à nouveau. Il n'y a pas d'alternative.

Certains soldats fument, d'autres boivent de l'eau. La plupart sont silencieux. Ils sont si jeunes.

Ils écoutent Avi leur faire un débriefing.

Ils sont résolus.

D'autres entament une prière.

Le jour se lève, à grand peine. Des lambeaux de nuit se détachent et la lumière apparaît, à chaque seconde plus forte, plus rassurante.

Il faut fuir l'obscurité et la peur. Il faut agripper ce jour qui vient à leur rencontre.

Ils sont fatigués. Ils ont eu de la chance. Ils en ont la conscience.

 

Itaï Engel se souvient:

 

" …J'ai été en contact avec Yohan une dizaine de secondes, peut-être un peu plus. Cependant ces secondes ne m'ont pas lâché…

Nous étions au cœur du Liban, le chaos était total…il était clair que le Hezbollah était aux alentours. Personne ne savait où exactement, ni combien ils étaient, s'ils avaient l'intention de nous surprendre et de nous attaquer ou bien encore s'ils désiraient simplement se cacher…

L'officier chef de division, Avi Dahan, se faufile en silence en direction des maisons les plus proches du village. Ses yeux sont alors vifs et acérés. Je m'écarte d'un mètre de lui. Je commence à comprendre que c'est pour bientôt.

…C'est alors que la première phrase se fait entendre: "en avant Yohan! Rejoins-moi."

Et il le rejoint. Il est le premier soldat qui se lance parmi le groupe qui se trouve derrière lui….Ses yeux inspiraient confiance. C'est le souvenir le plus fort que j'ai de lui. Quelqu'un à qui on peut faire confiance. Un regard fort, bon, avec quelque chose d'apaisant…Nos regards se sont croisés deux ou trois secondes. Quand il s'est levé pour partir en avant, il a arrêté son regard un instant vers ma direction. Il a souri…C'était un sourire d'ami…qui veut me dire de ne pas s'inquiéter, que tout ira bien…"

 

Tout ira bien. Tout ira bien.

 

La prochaine mission viendra bientôt. L'unité repartira, parce qu'elle le doit.

Et Yohan ne reviendra pas.

 

Un missile l'a foudroyé, lui a ôté la vie.

Il n'est pas mort sur le coup.

Il dormait au bas d'une maison, dans le village de Randuria.

Il n'a pas senti la mort rôder. Il était confiant. Il pensait à ses frères, à ses parents. Il repensait à son anniversaire, aux amis de toujours.

Il rêvait de soleil, de ciel bleu, d'espérance.

Il cherchait la lumière. C'est elle qui l'a trouvé.

 

Alon raconte:

 

"Me remontent des images de sang, de brancards, des bruits de cris…

Je me revois en train de mouiller le visage de Yohan. Je l'apaisais :"tout va s'arranger…". Je l'encourageais.

Il était courageux, calme…Le soleil tapait et nous ne sentions pas que nous nous déshydrations. On était trop occupés à attendre l'évacuation. Yohan demanda de l'ombre. Je le mis de côté et lui ai donné mes dernières gouttes d'eau. Puis on a monté les brancards sur les épaules. Quand on s'est dirigés vers l'endroit où les hélicoptères devaient prendre les blessés, des tirs venaient du nord…"On y est presque, tiens bon…" Pas de pleurs, pas de réclamation…Un médecin est venu vers l'examiner et prendre soin de lui…L'hélicoptère décolla et je ne savais pas que c'était le dernier au revoir d'un ami…"

 

Ynon était là aussi, comme Amir, comme d'autres qui attendaient d'être évacués.

Ses yeux se sont fermés durant le transport en hélicoptère.

Il avait rempli sa mission.

Mais à quoi bon, pourquoi tant de sacrifices? Pourquoi ces morts, pourquoi ces vivants?

"Ad Mataï, ad Mataï", jusqu'à quand?

 

Yohan détenait les réponses. Elles étaient dans ses yeux et dans son sourire. Nous les cherchons après lui dans les témoignages de ceux qui l'ont approché.

 

David Grossman, le célèbre écrivain israélien perdit son fils, Uri, durant d'autres combats de cette deuxième guerre du Liban. Il chercha à exprimer son désarroi:

 

"  Voilà trois jours que presque chacune de nos pensées commence par une négation. Il ne viendra plus, nous ne parlerons plus, nous ne rirons plus. Il ne sera plus là, ce garçon au regard ironique et à l'extraordinaire sens de l'humour. Il ne sera plus là, le jeune homme à la sagesse bien plus profonde qu'elle ne l'est à cet âge, au sourire chaleureux, à l'appétit plein de santé. Elle ne sera plus, cette rare combinaison de détermination et de délicatesse. Absents désormais, son bon sens et son bon coeur… 

Tu vivais en paix avec toi-même, tu étais de ces personnes auprès de qui il fait bon être… Je voudrais tant que nous sachions nous donner les uns aux autres cet amour et cette solidarité à d'autres moments aussi. Telle est peut-être notre ressource nationale la plus particulière. C'est là notre grande richesse naturelle. Je voudrais tant que nous puissions nous montrer plus sensibles les uns envers les autres…

..Nous devons certes nous défendre. Mais ceci dans les deux sens : défendre nos vies, mais aussi s'obstiner à protéger notre âme, s'obstiner à la préserver de la tentation de la force et des pensées simplistes, de la défiguration du cynisme, de la contamination du coeur et du mépris de l'individu qui sont la vraie, grande malédiction de ceux qui vivent dans une zone de tragédie comme la nôtre…

Notre vie n'est pas finie. Nous avons seulement subi un coup très dur. Nous trouverons la force pour le supporter, en nous-mêmes, dans le fait d'être ensemble…
Il possédait des forces qui nous suffiront pour de nombreuses années. La lumière qu'il projetait - de vie, de vigueur, d'innocence et d'amour - était si intense qu'elle continuera à nous éclairer même après que l'astre qui la produisait s'est éteint…"

 

Il faut donner du sens à cette épreuve, pour ne pas défaillir, pour ne pas s'enfoncer, pour rester digne et respectueux des désirs de Yohan. Il nous faut vivre par ce que tel était son choix.

 

Au cours d'un exercice, alors que lui et d'autres soldats arpentaient les quelques coudées d'un chemin qui serpentait entre les pierres, Yohan, une fois encore galvanisa ses frères d'arme qui rechignaient à avancer.

Il s'est penché vers le sol, a attrapé une poignée de terre brune dont il a parsemé son visage. Après avoir étalé cette épaisseur de tourbe, avec une lenteur voulue, il se tourna vers les soldats en disant: "C'est pour cette terre que nous nous battons". Le temps soudain a pris la pause et les cœurs se sont mis à battre.



 

 

 

Puis il y eut le silence.

 

 

 

 

 

 

 

Ils sont venus du nord, du sud, du levant, de l'occident.

Ils ont quitté leurs lieux de vacances, leur travail, ils sont venus.

Ils étaient les amis, les frères, la famille, les parents.

Ils étaient des anonymes, des amoureux de la terre et du peuple d'Israël.

Ils étaient des centaines, le cœur lourd, affligés de douleur.

Ils étaient civils, ils étaient militaires, ils étaient religieux.

Qu'ils portent le la casquette, le béret ou le chapeau, ils étaient tous là, les uns contre les autres dans ce cimetière d'Ashdod, à la lisière de la ville.

Les soldats de l'unité de Yohan étaient là, les valides, les blessés, debout ou en fauteuils roulants, soutenus par des béquilles.

 

Il faisait chaud, le temps ne passait pas.

Une fournaise née de l'ardeur et de la brisure. L'air venait à manquer. La suffocation n'est pas qu'une sensation, c'est un état d'âme.

En procession ils ont suivi le corps sans vie de Yohan.

Parler, d'émotion, de souffrance ne suffit pas. Ceux qui étaient là étaient venus par amour, par simple amour.

Ils se tenaient les uns aux autres, par la taille, par le bras, par le regard, pour ne pas tomber, pour ne pas se laisser aller à un désespoir qui ne pouvait être de mise.

Yohan n'aimait pas le désespoir. Il aurait exhorté ses proches à ne pas faillir, à dresser haut la tête, pour lui rendre hommage, pour respecter le destin qu'il s'était choisi, par amour, par simple amour.

 

On a recouvert la tombe de cette terre que Yohan chérissait, de cette glaise faite de larmes, de ce limon fertile paré pour les semences et la floraison nouvelle.

Il avait donné sa vie pour cette terre.

 

Une terre retournée, une vie retournée à la terre, et des parterres de fleurs pour parfumer les cœurs.

 

Il y avait du silence, des pleurs, des lamentations.

On tira quelques coups de fusil en l'air, hommage des soldats aux soldats.

L'enfant d'ici, d'ailleurs, de Tel-Aviv, de Ramat Gan, l'enfant d'Ashdod, l'enfant de tous, de ceux qui étaient là, de ceux qui étaient suspendus au téléphone, de ceux qui avaient mis leur vie en suspend pour rendre les honneurs à Yohan.

Cet enfant pénétrait dans l'éternité. Il n'avait pas peur, il n'était pas seul.

L'embellie c'est la promesse de l'incessant renouvellement.

 

Zeev Boïm, le ministre de l'intégration, représentait l'état d'Israël.

Tsvi Tsilker le maire d'Ashdod prit la parole:

 

" Ce matin seulement, s'achevait la semaine de deuil de notre regrettée Marianne Bercovitch, et ce matin nous enterrons à ses côtés une nouvelle victime. Yohan, tu n'es pas seul, nous avons ici un véritable rassemblement des exilés. Tous sont venus protéger ce pays….

L'histoire de Yohan est une histoire particulière, l'histoire d'un jeune garçon qui a grandi en France, mais qui, étant sioniste dans l'âme, décida de faire son Alyah avec l'agence juive et s'engagea dans l'armée…

Regarde les cieux Yohan et observe…Tu n'es pas seul…

Les enfants d'Israël sont attachés l'un à l'autre, de leur vivant comme de leur mort. Tu aurais pu vivre dans un autre pays avec toute ta famille. Or, tu as choisi de venir en terre sainte et de porter les armes. Des armes pour protéger ta patrie, ton peuple. Nous, peuple et citoyens sommes fiers de toi! J'aurais tellement aimé t'embrasser. Famille …, frères et amis, le malheur est grand et la souffrance est lourde. Puisse son âme reposer en paix. Amen."

 

Le commandant Yehonatan Bak s'exprima aussi:

 

" …Un homme génial dont le sourire ne quittait jamais le visage…Je me souviens de Yohan en cours, assoiffé de connaître l'histoire du peuple juif. Yohan, nous regrettons de ne pouvoir entendre davantage de paroles chaleureuses et encourageantes venant de toi, l'homme à l'accent mignon.

Yohan ton sourire restera dans notre cœur à jamais. "

 

Le Rav David Pinto fit un discours en français:

 

" Il a été dit que Yohan était un soldat solitaire, mais en vrai, il n'est pas seul. Ce soldat est mort en Terre Sainte et comme le dit le verset: si je t'oublie Jérusalem, que ma droite soit oubliée. De même peut on dire de Yohan qui aimait profondément la terre d'Israël… On ne t'oubliera jamais."

 

Yohan avait regagné sa dernière demeure. En hébreu, cimetière se dit: Beth Hakhaïm, la maison de la vie.

 

Quel déchirement, quelle affliction.

La chemise lacérée, des louanges dirigées vers D ieu et voilà que commençait le long travail de deuil, celui qui s'accommode mal des mots de la consolation.

L'endeuillé est en exil. Perdre un enfant c'est prendre exil en soi. La tentation est forte de vouloir se blesser, se heurter soi-même. Il ne faut pas y céder.

 

Devant le cimetière, des bus attendaient les soldats qui repartaient vers leur unité.

Le cesser le feu avait été proclamé. La guerre était finie.

Yohan avait cessé de sourire.

Ma Laassot, ma Laaasot, qu'est-ce que l'on peut faire?

Derrière les mots apparents de la fatalité, les israéliens cachent bien plus que de la résignation, bien plus que de l'accablement. Ils placent leurs jours, leurs destins dans une perspective globale d'espérance messianique.

Chaque pierre, chaque arbre, chaque arrêt de bus, chaque jardin porte le poids d'un destin hors du commun, authentiquement incarné au cœur des villes, dans les campagnes, dans les regards.

Le peuple juif est génétiquement lié à un projet divin qui annonce des temps nouveaux et prépare la douleur d'aujourd'hui.

Chaque juif porte le chromosome de la souffrance et celui de la rédemption, celui du drame et celui du renouvellement des promesses.

Cette souffrance ne peut se décliner selon le mode de la condoléance, car nous ne souffrons pas à côté, nous ne souffrons pas avec, nous partageons la souffrance de chacun puisque c'est aussi la notre.

Ce long lamento des lamentations se répand aussi en nous. Nous ne sommes jamais étrangers aux tragédies qui touchent nos frères, nos parents, nos amis, cette autre partie d'un tout qui s'appelle Am Israël, le peuple d'Israël. C'est pourquoi nous portons aussi le deuil de la défaillance de notre prochain et nos liens sont indestructibles.

 

Les israéliens ont l'habitude, sinistre habitude, d'attendre sur le pas de la porte le fils, la fille, le père, qui s'en reviennent du combat, du lieu de leurs exercices militaires, les réservistes effectuant leurs périodes de milouim.

Ils guettent celui qui, harassé, le sac rempli d'affaires sales qu'il faudra nettoyer en un rien de temps, doit franchir la porte.

Ils espèrent un pas dans l'escalier, l'écho d'une voix, l'ombre d'une silhouette.

Ils attendent, ils ne désespèrent pas, ils attendent.

Ils se raccrochent à ce qu'ils peuvent: aux informations distillées par les radios, les télévisions, la presse. Ils sont aux affûts, aux aguets.

Ils s'accrochent à leur téléphone. La sonnerie résonne dans leurs oreilles, même quand le téléphone ne sonne pas.

"Dans un instant, dans une minute, une heure, un jour, il va appeler, elle va appeler. "

La moindre vibration, le plus petit cliquetis les fait tressauter.

"Il n'a peut être plus de batterie, peut-être que l'on ne capte pas le réseau là où il se trouve. Il n'a peut-être plus son portable, on le lui a confisqué, par mesure de sécurité."

Et le temps passe et la tension monte.

Ils se languissent.

 

Ils regardent comme chante Haïm Moshe, t'mounot chebealbom, les photos de l'album, ils voudraient voir la parure de leurs yeux rentrer pour le Chabat, ils sont confiants.

Les soldats connaissent cette attente. Ils essayent de s'en extraire, de ne pas apeurer leurs proches, de les préserver: "Aval Ani Hayal véal tivki yalda, je suis soldat, ne pleure pas jeune fille" chante Shlomo Artsi. "Al tidag li ima, akol shtouyot bahadashot", ne t'inquiète pas maman, c'est que des bêtises qu'ils disent à la radio", chante Pablo Rosenberg.

Les chan

sons en Israël ne sont pas que des bluettes apaisantes. Elles font partie de la trame de chaque existence et accompagnent tous les instants, ceux de joie, comme ceux de tristesse.

 

Les israéliens ont l'habitude de cette attente, mais en fait ils ne s'habituent pas, jamais.

Et l'inquiétude est palpable, évidente.

Chaque fois que deux soldats en uniforme repassés, pénètrent dans une maison, chacun sait ce que cela veut dire, chacun tremble, chacun pleure. Chaque fois que dans un abribus, sur un muret on lit l'annonce d'une shiva, de chlochim, le cœur se serre et une prière vient aux lèvres du passant, même celui pour qui la pratique religieuse n'est pas d'actualité.

 

Peut-on vraiment s'habituer à cette souffrance du quotidien?

Les journaux distillent cette souffrance. Apparaissent les photos de ceux qui sont tombés, dérisoires instantanés de vie, de radiations de vie. Chaque existence est réduite à sa plus simple expression, résumée, chronique d'une mort que l'on ne veut pas annoncer. Les visages sont rieurs, les yeux pleins de malice, les postures sont parfois cocasses, et c'est un fils, une fille, un père, un époux qui font cruellement défaut, et créent un trou d'apesanteur, un vide dans lequel la vie n'est pas sensée se loger.

Mais la vie, le nécessaire élan de vie, malgré tout, affleure même parmi les pierres, c'est une plante vivace, une bouffée d'éternité.

 

La dernière guerre du Liban de l'été 2006 n'aura été qu'un avatar de plus dans cette litanie des malheurs.

Il suffit de dire les noms, d'évoquer leur mémoire, de signaler leur courage pour qu'affleurent à la surface des images, des sensations, des émotions.

 

Or Brown, blessé à Maroun Haras, 20 ans, amputé des deux jambes, il voulait devenir une star du rock.

Roy Klein du Yishouv d'Eli, chef de bataillon adjoint du 51ème des Golanis, mort à Bint Jbel en se couchant sur une grenade pour épargner ses soldats, en égrenant les versets du Chéma.

Ouri Grossman, le fils de David Grossman, le célèbre écrivain, fauché dans son tank.

Et tant d'autres, tant d'autres…

 

La nouveauté est que certains de ces soldats tombés pour défendre leur peuple et sauvegarder leur terre sont d'origine française.

La mort n'est pas un idéal, ils n'aimaient que la vie. Elle leur a été retirée.

Daniel Gomez, 25 ans, pilote d'hélicoptère, Yonathan Anconina, 21 ans.

 

Le sergent Yohan Z., 22 ans, mort à Randouria un sale jour d'août 2006, à quelques heures du cessez le feu, du cessez l'horreur, du cessez l'indécence, du cessez l'amertume, à quelques heures de la fin des hostilités.

 

Yohan, de l'unité 931 du Nahal est exemplaire à plus d'un titre.

Il avait soif de connaissance et de partage, d'étude et de réjouissances. Il épousait les contours du destin de son peuple, il voulait en être le garant.

Il était un aiguillon pour ses compagnons de combat, un initiateur. Il était ardent et cette ardeur se répandait de proche en proche. Il savait dédramatiser les situations et donner du sens à certaines démarches qui pouvaient apparaître vaines. Son sourire, son regard faisaient le reste.

 

Il était secret mais ouvert comme un livre. Il était discret mais chaleureux, pudique et protecteur.

 

Mais ces mots que l'on prononce lors d'une oraison funèbre ne seraient que des mots s'ils ne reposaient sur une indétournable réalité.

La fonction d'un soleil est avant tout de rayonner.

 

Les israéliens ont l'habitude de l'attente, de la possible souffrance, de la brisure sensible. Ils savent plus que d'autres où se situe la limite de leur raison et celle de leur accablement.

Mais la douleur, ils sont seuls à la porter. Elle reste présente, elle enfle, elle s'insinue dans tous les espaces, dans tous les instants. Elle est continue, incisive, coupante comme une lame. Cette douleur est si intense que rien ne vient l'apaiser, ni les mots de la consolation, ni les évocations, ni les considérations de grandeur et d'élévation d'âme.

 

Une mère qui perd son fils reste une mère déchirée, abattue.

Un père qui perd son fils reste un père, brisé, tailladé. Mais si sa forme de révolte est le silence plus que l'exhortation, il ne connaît pas les mots de l'apaisement. Il est inlassable, il cherche, comme un détective, à remonter le cours du temps, à appréhender un fils qu'il ignorait, un fils doté de tous les embellissements, un fils qu'il aurait voulu connaître, un fils qui n'est plus.

 

Il n'est pas nécessaire de détailler la douleur et de la prolonger encore. Il faut aller au bout de cette douleur, puis lui mettre une sourdine, vivre dans la vie des vivants, sans abdiquer sa mémoire, sans la magnifier par des détails ensoleillés.

Yohan était un juste, il le restera.

Parce que c'était lui, parce que c'était nous, il restera dans nos cœurs comme un ruban de satin blanc qui brille dans le soir.

 

Je m'en veux de parler de lui à l'imparfait, de le cantonner dans  un compartiment du passé alors qu'il s'inscrit dans la perspective plus large de l'espérance messianique.

 

Le travail du deuil s'arrête, commence celui de la reconstruction, de l'appétit de vivre, le temps du vouloir vivre. Sans cette capacité essentielle, que serait cette espérance?

Tous porteront en eux le souvenir de Yohan, droit comme un drapeau dressé pour l'apparat, comme une bannière au vent.

 

Ne retenons de Yohan qu'un élément: son sourire.

Ce sourire est une porte d'entrée vers les mondes d'en haut et l'éternité de l'amour qui se partage.

 

La fonction d'un soleil est avant tout de rayonner, disais-je, je le maintiens..

 

 

 

 

 

 

 

 

"Etmol Haya Tov, véYhié gam Makhar"[3]

Hier c'était bien et demain sera bien aussi.

 

Pourquoi, pourquoi lui, pourquoi?

Les questions vous submergent, le doute vous gagne et espérer n'est pas une nécessité de l'instant.

Mais il faut vivre, il faut aimer, il faut faire tout ce que Yohan n'a pu faire.

 

Il faut vivre au delà du combat, nu, froid, bestial, un combat pour survivre, pour que d'autres vivent, en paix, drôle de paix, une paix gagnée sur le silence des armes, sur le sang de quelques justes.

 

Il faut vivre pour évoquer les noms de ceux qui périrent ce jour là.

 

- Le caporal Yaar Ben Giat (z''l), âgé de 19 ans, du Kibboutz  Nachshulim.

- Le sergent Yosef Abitbol (z''l), âgé de 19 ans, de Gan Nair ;
- Le sergent Yehonatan Ankonina (z''l), âgé de 21 ans, de Netanya ;
- Le sergent Tzachi Krips (z''l), âgé de 20 ans, du kibboutz HaMaapil.

- le sergent Itai Shteinber (z''l), âgé de 21 ans, de Karmei Yosef ;
- Le sergent Yaniv Tamerson (z''l), âgé de 21 ans, de Tzipori ;
- Le caporal Tomer Aamar (z''l), âgé de 19 ans, originaire de Jolis ;
- Le capitaine Shai Bernstein (z''l), âgé de 24 ans, originaire de Be'er Sheva ;
- Le sergent Amsa Masholmi (z''l), âgé de 20 ans, originaire de Ofra ;
- Le capitaine Bania Rine (z''l), âgé de 27 ans, originaire de Karnei Shomron ;
- Le sergent Adam Goren (z''l), âgé de 21 ans, originaire du kibboutz Ma'abarot ;
- Le sergent Alexander Bonimovitz (z''l), âgé de 19 ans, originaire de Netanya ;
- Le sergent Oz Tzemach, âgé de 20 ans (z''l), originaire de Maccabim Reut.

- Le sergent Heran Lev (z''l), âgé de 20 ans, originaire du kibboutz Ma'ayan Baruch ;
- Le sergent Dan Broir (z''l), âgé de 19 ans, originaire de Beit Hilel ;
- Le caporal Yigal Nissan (z''l), âgé de 19 ans, originaire de Ma'ale Adomim ;
- Le sergent Ido Grobovski (z''l), âgé de 20 ans, originaire de Rosh Ha'ain.

 

Rien n'est plus odieux que le silence qui devient strident alors qu'il faudrait éveiller toutes les résonances:

 

Il faut vivre pour être fier de Yohan, pour que son âme s'élève et que son nom grandisse.

Il n'y a pas d'autre alternative et une mère le pressent elle qui porte la vie, qui la donne, qui la protège.

 

Pleurez, pleurez mères d'Israël, pleurez pour vos enfants qui ne sont plus, pleurez pour que s'apaisent les colères, pour que s'éloigne la mort qui rôde.

Pleurez mères d'Israël, notre salut est entre vos mains, dans vos caresses, dans vos effleurements.

Pleurez, pleurez, il ne vous reste plus que cette arme pour vous défendre, pour mieux apprendre, pour mieux vous éprendre de cette vie qui nous est comptée et que nous gâchons trop souvent pour des riens insensés.

Pleurez, pleurez mères d'Israël pour Yohan, de mémoire bénie.

 

 

 

 

 

 

 

La vie il faut la chanter, il faut la porter à bout de bras.

La vie est incluse dans ma chanson:

 

"  Il reviendra (lettre d'un père à son fils)

 

Des matins clairs couleurs d'été,

Des nouvelles brèves à la radio,

Nous t'attendons près de l'entrée,

Assis en rang dans le patio.

 

Et nos mains tremblent, puis s'agitent,

Elles se rassurent du bout des doigts,

Il y a des mots que l'on évite,

Et des pensées qui vont vers toi.

 

Des matins lourds comme des silences,

Des noms, des prénoms, aux infos

Nous t'attendons et chacun pense

Que tu t'en reviendras bientôt.

 

Parfois nos sourires se fissurent,

La  joie n'est pas toujours intense.

Ici l'on apprend la mesure,

Et l'espoir chaque jour recommence.     

 

 

                Il reviendra, comme le printemps,

                Il reviendra, comme le printemps

 

Les bouts de papier qu'on nous porte,

Et ces  regards que l'on devine,

Nous t'attendons près de la porte,

Quel est le sort qu'on te destine?

 

Des cèdres du Liban au sud,

Du désert au nord de ta vie,

Nous n'avons plus de certitudes,

Nous n'avons plus que des envies.

 

 

                Il reviendra, comme le printemps,

                Il reviendra, comme le printemps

 

 

Par les photos que l'on se prête,

Que l'on échange sans un mot,

Nous t'attendons, chacun s'inquiète

De ne pas te revoir bientôt.

 

Le feu, la foudre, les tourments,

Et ces fumées noires qui s'étirent

La gloire c'est de rentrer vivant,

Et de nous offrir ton sourire.

 

 

 

                Il reviendra, comme le printemps,

                Il reviendra, comme le printemps

Des matins sombres couleurs d'automne,

Des nouvelles tristes à la radio,

Nous n'attendons rien ni personne

Assis en rang dans le patio.

 

Mon fils à toi souvent je pense,

Quand il est tard à la maison,

Rien ne ressemble à ce silence

Qui pour nous est une prison.

 

 

                Tu reviendras, comme le printemps,

                Tu reviendras, comme le printemps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Susana Maszlanka a peint un tableau.


   

tableau-yohan.jpg

 

Il a inspiré quelques quatrains:

 

 

 

" Un bleu délavé, du ciel dans tes yeux,

Un rouge étalé, pigment de déveine,

Du blanc écrasé, ton sourire précieux,

Des couleurs qui pleurent, l'odeur de la peine…

 

Des chants, des prières pour te dire adieu,

Des cailloux, des pierres, un vent habité.

La vie est fragile, le temps est soucieux,

Les images défilent au cœur de l'été…

 

Un bleu de drapeau, l'espoir dans tes cieux,

Le rouge de l'absence, et des jours pluvieux,

Du blanc et du noir, tes cheveux tirés,

Ces couleurs qui vivent, avivent les regrets…

 

Les chants, les prières iront en chemin,

Autour de la terre, peut-être plus loin,

Tu vivras encore par delà ce temps,

Si ce n'est la vie, rien n'est important…"

 

Ces quatrains ont inspiré une chanson d'Iris Farhi.

" Un bleu de drapeau, Karol Hadéguel"

 

 

Moshe Maslanka a cité Isaac Jacob Horowitz[4]

 

"Et quand viendra ton heure de partir

Tu tomberas et tu te faneras

Comme une feuille d'automne

Et tu ne pourras plus continuer

Et tu seras convoqué au tribunal d'en haut.

 

Là bas, on ne te demandera pas

Si tu avais accumulé une fortune

Ou si tu étais tombé en héros au combat

Ou encore si Tsadik ou Racha tu étais

Une seule question te sera posée:

Avant de mourir, as-tu vécu? "

 

 

Les mots sont inadaptés, appauvris. Ils ne peuvent rendre compte de l'absence.

L'absence vous habite, vous étouffe, vous envahit.

Ce n'est pas un trou béant, c'est une plaie à vif.

 

Il ne reste qu'à prier, prier pour nous, prier pour sa famille, prier pour Yohan, assis à la droite de D ieu, serein.

Il ne nous reste qu'à imaginer son sourire. Il nous servira pour continuer à vivre, sans lui, sans cette partie de nous qui n'est plus.

 

Il nous faut prier.

 

 

Priez

 

Pour la beauté de ce temps, pour l'arbre, pour la pierre, priez

Pour le blé, pour l'orge, pour l'eau des rivières, priez

Pour les sourires d'enfant, pour le miel des abeilles, priez,

Pour les chemins, les rues, pour les chants partagés, priez

Pour les mains, pour les bouches, pour le suc d'un baiser, priez

Pour les remparts, les portes, pour le don d'un amour, priez

Pour l'étoile, pour la nuit, pour le jour silencieux, priez

Pour l'ivresse, le kaddish, pour la naissance du monde, priez

Pour la lune en croissant, pour la sève qui circule, priez

Pour le temple, un regard, pour le soc des charrues, priez

Pour les tresses du pain, pour les bougies qui dansent, priez

Pour le Chabat, l'or fin, pour ces rides du temps, priez

Pour la mer, le ressac, pour le vol de l'aiglon, priez

Pour le désert, la source, la poussière des talons, priez

Pour la barbe du père, pour le sucré, l'amer, priez

Pour le cheval fourbu, pour le bateau qui tangue, priez

Pour la paix, la blancheur, pour le loup apaisé, priez

Pour le printemps des lèvres, l'oiseau, la tourterelle, priez

Pour le soleil si proche, pour les pièces de la poche, priez

Pour l'appel du départ, pour la parade de vie, priez

Pour la fiancée si belle, pour la biche, le troupeau, priez

Pour le drapeau ouvert, le blanc, le bleu, l'été, priez

Pour le canif qui trace deux cœurs sur une écorce, priez

Pour l'ivresse, les alcools, pour la brûlure d'absence, priez

Pour la vie, pour la mort, pour la fidélité, priez

Pour la joie, la colère, pour l'aigre et le doux, priez

Pour la rive, le couchant, la plage, le vif argent, priez

Pour le conte, pour l'adage, le secret des vivants, priez

Pour le souffle, pour la cage, pour le mal qui s'efface, priez

Pour la paille, pour les gerbes, pour ce grain que l'on donne, priez,

Pour le sage, pour le maître, pour l'élève, pour l'orage, priez

Pour semer dans la liesse, pour les sillons profonds, priez

Pour le doigt des caresses, pour la tendre passion, priez

Pour  le velours, les draps, pour la fleur des jardins, priez

Pour la bénédiction, pour le ciel des promesses, priez

Pour l'émoi, l'émotion, pour les parures des ans, priez

Pour l'ardeur, pour le feu, le bleu des cicatrices, priez

Pour la poudre des canons, l'enfant un jour tombé à terre, priez

Pour une vie intense, pour le rouge de l'affront, priez

Pour l'exil des rancoeurs, pour l'ombre de la branche, priez

Pour la ville du pardon, pour les néons le soir, priez

Pour la ville de la paix, pour la paix dans la ville, priez

Priez encore, priez, priez toujours,

Priez la nuit, priez, priez le jour, priez

Chaque vie est une prière, prions, prions pour nous.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ANNEXE

 

POEMES POUR YOHAN

Lus par des enfants

 

 

 

SI JE CROIS AU SOLEIL

 

 

Si je crois au soleil, j'aurai le cœur qui brille.

Si je crois au ciel bleu, j'aurai les yeux plus grands.

Si je crois au printemps, j'aurai des fleurs aux doigts

Si je crois à l'oiseau, j'aurai le goût du vent,

 

Si je crois à l'espoir, j'aurai foi en ce temps,

Aux bourgeons, aux brindilles,

Aux rires que l'on entend,

Si je crois à la vie, j'aurai soif de nos joies.

 

 

 

POUR PEINDRE

 

 

 

Pour peindre un arc en ciel, il faut du bleu, du rouge,

Du jaune des moissons, l'orange d'un fruit charnu,

Du vert de pâturage, du violet de l'orage,

Et un clair indigo pour couronner l'ouvrage.

 

Il faut que la pluie sèche, tout autant que les larmes,

Et qu'un soleil se pose dans le coin de la page.

 

 

 

 

 

 

 

 

TON NOM

 

 

 

 

 

 

C'est en levant la main,

Qu'on arrête le vent,

C'est en couvrant l'horloge,

Qu'on arrête le temps.

 

C'est en lançant un chant

Qu'on enchante l'instant,

C'est en priant très fort,

Qu'on force le destin.

 

C'est en parlant de toi,

Que l'on défait l'absence,

C'est dans l'écorce en bois,

Que ton nom survivra.

 

 

 

LES ENFANTS SUR LEUR BANC

 

 

                                         Bras croisés, les yeux fermés,

                                         Les enfants sur leur banc,

                                         Rêvent comme on rêve,

                                         Sans cesse et sans trêve.

 

                                         Tête baissée, sommeil léger,

                                         Les enfants sans tourments,

                                         Songent comme on songe,

                                         S'étirent, puis s'allongent.

 

                                         Ils voient des soleils heureux,

                                         Des oiseaux dans le ciel bleu,

                                         Ils cueillent des nuages,

                                         Sans même les mettre en cage.

 

                                         Ils voient l'horizon si grand,

                                         Les étoiles du firmament,

                                         Ils mettent dans leur poche

                                         Les arbres qu'ils encochent.

 

                                         Bras croisés, les yeux plissés,

                                         Les enfants sur leur banc,

                                         S'endorment à poings fermés,

                                         Passe la vie et dure le temps.

 

 

 

Fin

 

 

 

 

 



[1] Nouvel immigrant

[2] Shlomo Artzi

[3] Shlomo Artzi

[4] Le magicien de Lublin. L'auteur est décédé en 1815

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