Poussières de toi (début) livre déjà publié

Publié le par Yaacov Ben Denoun Yarcov

Je ne saurais dire pourquoi, mais à la maison il n'y en avait que pour Charles Aznavour. Ce chanteur avait plutôt la côte parmi la gente féminine de notre famille.

Ma tante collectionnait ses disques qu'elle rangeait affectueusement dans un meuble bas,  protégé des assauts intempestifs de faux admirateurs mondains.

Il fallait montrer patte blanche pour accéder au saint des saints et prétendre entretenir avec elle des rapports privilégiés.

La moindre saute de mémoire dans la récitation de la "bohême" pouvait vous conduire directement ipso facto au purgatoire des âmes incomplètes, et fermer définitivement la porte à vos rêves conçus. Une discordance appuyée déformant "hier encore" ou "ma jeunesse", vous ôtait tout espoir de conquête, toute ambition formulable.

Elle occupait son temps,  allongée sur le sofa de sa chambre à coucher, les yeux rivés au plafond,  à se repasser sur un tourne-disque d'antique fabrication, les chansonnettes de son slave de service, et fredonnait allègrement tous les couplets ravageurs qui faisaient chavirer son cœur et suscitaient mes moqueries.

Il faut bien dire qu'alors, je n'avais pas la fibre sentimentale, et mon jeune âge, Dieu m'en préserve,  me privait de ces goûts pour l'affliction et le déchirement qu’affectionnaient ces générations descendantes sensées me montrer l'exemple et qui pleuraient pour un amour défunt ou un souvenir acidulé.

"Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.."; " Fallait-il que l'on s'aime et qu'on aime la vie"; " Et nous vivions de l'air du temps"; " On était jeunes, on était fous" …

Ce que le passé a du bon, vraiment!

En dépit de mes railleries, de mes insignifiantes plaisanteries, j'aimais bien ce lover de banlieue, ce crooner de salon, qui charmait mes muses domestiques, mes femmes à moi.

Ma mère, partageait les goûts de sa sœur et attachait ses pas à ceux du petit chanteur à voix éraillée qui lui donnait le sourire et ensoleillait ses jours.

Sur les 45 tours de mon enfance dansent des images enfuies. " You are the one for me, for me, formidable", ces mots swinguaient dans le living.

Olympia, rideau rouge, vêtements coupés, américains, matière lisse et soyeuse; orchestre de jazz, cuivres, pupitres, et des gestes qui strient l'air, ce Napoléon Aznavourian était un enchanteur.

Je gardais les programmes que ma mère rapportait de Paris.

"Emmenez-moi au bout de la terre, emmenez-moi au pays des merveilles".

J'étais ivre du rire de ma mère, de sa voix qui embellissait la maison. J'imitais les mimiques, je mimais les mouvements, j'étais spectateur et amoureux d'une madone orientale qui peignait ses cheveux blonds devant le miroir en chantant "la Mamma".

Parfois, les trois sœurs ensemble se retrouvaient autour d'un thé, et, comme d'autres évoquent le temps, la vie, les heures égrenées et  les silences repoussés, elles échangeaient des refrains, partageaient des mots mélodieux et des sentiments forts. Elles chantaient en chœur, remuaient la tête et solfiaient du doigt les mélodies de l'Arménien de Belleville. Il n'était pas question de samovar ou d'encens, mais de nostalgie, de regrets, comme si leurs existences ne pouvaient les satisfaire par essence, par définition, sans trouble profond, sans véritable souffrance.

Les langueurs n'étaient pas argentines; les lenteurs n'étaient pas latines; c'était un mélange, Bosphore,  Europe centrale, médinas perdues, mellahs près des étoiles.

Le côté Jam de jazz[1] de l'artiste ne les intéressait guère. Elles planaient sur leurs hauteurs respectives et ne s'interrompaient qu'à la fin de la théière, après un éclat de rire thérapeutique qui mettait fin au tournoiement des sillons sur leur socle de vinyle.

L'affection portée à ce détrousseur de cœurs, ne s'arrêtait pas avec la déconnexion de l'appareil  de reproduction discographique, mais se poursuivait bien après encore.

Ces dames collectionnaient les anecdotes, les ragots plus ou moins bien intentionnés et les détails biographiques de l'artiste qui ne recelait plus pour nous à la maison, le moindre mystère. Il était devenu transparent à nos regards et nous vivions dans son intimité, dans sa maison en Suisse, près de tous ses enfants et de son beau-frère compositeur, Garvarentz de son état civil.

Aduler n'est pas montrer, et il ne traînait pas de portrait en pied ou en réduction du "singer", ni sur les murs, ni à l'intérieur des placards. Pas de déification donc, mais cependant une profonde attraction louangeuse.

Ma mère servait la purée sur les notes du "petit bois de trousse chemise", arrosait les fleurs au son des "plaisirs démodés", et on entendait le "dansons joue contre joue" au travers des pièces qui resplendissaient alors de soleil.

La vie était intemporelle, et ces bonheurs répandus nous  accrochaient par le paletot et par le cœur.

Qui me fera croire que ce temps n'est plus, que nos jours s'en vont?  

Qui me dira que la vie peut prendre fin et que meurent un jour les "Mammas"?

Qui me prouvera que ma mère est partie et avec elle ma sérénité?

Personne.

D'ailleurs, ne me dites rien.

Chantez, chantez, chantez encore.

N'arrêtez pas de chanter monsieur Aznavour Charles.

Je connais une dame là-haut dans le ciel inconnu qui sûrement parle de vous et de vos chansons.

"Comme si sur la terre, il n'y avait que nous"…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'été est un parfum qui dure…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'été est un parfum qui dure.

Un parfum de groseille, de reines-claudes et de mûres.

Les espadrilles qui dorment sur les tomettes de la véranda, à l'ombre, distillent le plaisir de ces étés qui durent.

A l'intérieur de la maison, il n'y a pas de bruit en cette heure alanguie du début d'après-midi, en cette tranche de jour appelée sieste ou crapuleuse,  méridienne ou calamiteuse, selon les cas. Les couvertures retroussées jusqu'à la taille, le drap du dessus écarté, dans la pénombre d'une chambre éclairée par une lumière indécente venue des jalousies, de ces volets à travées transversales comme l'horizon incarnat, il est bon de s'allonger sans cérémonie pour sanctifier cette manne divine qui se pose sur les paupières pour en cimenter le bord.

Les araignées sont tapies dans l'obscurité, paresseuses.

Le vent près des lauriers roses se repose à son tour. Le silence s'est installé, habité de mille cris de joie, de mots d'amour jetés et de rires d'enfants sages, d'enfants martiens, tant sur cette terre bleue ces deux mots restent antinomiques.

Un papillon s'agite, s'envole et se pose enfin. Plus rien ne bouge, le monde hésite.

Cette retenue est bien singulière. Comment se dissocier de la souffrance répandue pour apprécier ces présents étalés devant nos yeux? Comment ne pas perdre la raison et s'enraciner dans un sommeil accessoire?

Le soleil est là, implacable, comme ailleurs sans doute.

Il fait chaud à n'en plus pouvoir, à n'en plus supporter nos corps fébriles. Il n'y a plus que dans le cellier et dans la cave à vin que la vie redevient supportable, dans la proximité des fruits, des pots de conserves, des légumes lisses et doux, de breuvages alités. Leur robe est rouge rubis et danse dans les verres. Le liquide astringent, tannique, râpe un peu sur le palais, sur la langue réveillée en sursaut par des arômes profonds. Ces lieux faits de pierre et de brique, sont propices à d'autres éveils discrets.

J'ai beaucoup de mal à faire comme tout le monde, et le sommeil ne me vient pas.

J'ai passé ma matinée à repeindre les volets. J'ai gratté, décapé, poncé avant de déposer sur le bois  consolidé une couche de peinture bleue comme elle en avait le désir. Elle n'est pas très exigeante, mais elle sait ce qu'elle veut. J'ai rajouté du blanc et puis encore du bleu, puis un rien de blanc encore, avant qu'elle ne m'accorde l'autorisation d'aboutir.

J'ai préparé un gros pot de cette matière nuancée par mes soins. Le pinceau allait à bonne vitesse, j'étais satisfait de moi et de mon œuvre en gestation. Comment ne pas se satisfaire d'un travail joliment réalisé quand on a la réputation d'être un bras cassé, impotent et brouillon, pour ne pas dire attardé et manchot pathologique?

Les enfants tournaient autour de moi, répétant je ne sais quelle gestuelle sioux au son de borborygmes étonnants qui se voulaient à consonance indienne. Dans leur ingratitude ils n'appréciaient pas ma besogneuse entreprise et raillaient mon opiniâtreté. Mon irritation était palpable, et ce n'est que lorsqu'elle apporta l'orangeade, faite maison, fraîche, sucrée,  que la hache de guerre fut enterrée.

Des trois Iroquois pétaradants, deux seuls m'appartenaient, puisque quelques années auparavant j'avais fait preuve d'un certain manque d'appréciation en me persuadant de la nécessité de les reconnaître à la mairie de notre ville en un élan paternel d'appropriation légitime et fièrement affirmé. 

Le troisième témoignait sa reconnaissance à mon frère qui grand seigneur, s'était débarrassé pour tout un mois, de son garnement le plus exalté, afin de me le confier par souci de me satisfaire.

La maison clignait des yeux sur le coup des dix heures, puisque j'avais déjà peinturluré les persiennes du premier étage qui ne me remercièrent jamais assez, elles, de cette restauration estivale.

J'avais ensuite tenté de réparer la clôture passablement délabrée mais le savoir-faire me fit défaut et des effets pervers m'empêchèrent de mener à bien ma mission. Je m'étais donc fatigué pour pas grand chose, d'autant que dans notre maisonnée il était notoire, que seule la tâche accomplie était récompensée, et non pas l'effort consenti pour la réaliser.

L'examen du journal local ne m'apporta aucune sérénité. Les mêmes drames qu'ailleurs, les mêmes exactions qu'ailleurs, relatés il est vrai avec un accent indiscutable.

C'est que dans cette région de Provence, on ne rigole pas avec l'accent. On vénère la rocaille qui roule dans les r ; on admire la musicalité de voyelles chéries qui ne sont pas prononcées avec platitude comme en d'autres lieux, mais avec aisance, confort et embellissement.

Après un repas frugal mais chaleureux pendant lequel, elle, me raconta les avatars de ses amies, ce qui, il est vrai, me ravissait à chaque fois, nos chemins se séparèrent.

J'aimais les secrets d'alcôve, les rumeurs non fondées et les histoires sordides; je redemandais de cette pâture qui alimentait mon mauvais penchant.

Peu à peu les bruits de vaisselle s'estompèrent, les voix d'enfants se turent et les grillons eux-mêmes se mirent à somnoler et à ne plus frotter leurs ailes à tout propos, ce qui, il faut bien l'avouer, agace énormément.

Seul. J'étais seul, nus pieds, sur les coups de une heure, à me demander pourquoi je n'avais pas envie de dormir.

L'été était blanc. Le soleil était agrafé dans un coin. Quelques oiseaux passaient, égarés.

Je pensais à la douceur de ce temps et percevais une insatisfaction, une inquiétude essentielle, sans support véritable. Ce bonheur me paraissait quelque part illicite, inapproprié.

J'avais à mes côtés les êtres que j'aimais le plus au monde.

J'étais heureux; mais troublé, soucieux.

Une boule apparut au cœur de ma poitrine qui gênait ma respiration.

Je pensais à demain, à l'insouciance fracturée et une douleur envahissait tout mon être.

Des images passaient devant mes yeux.

Je n'arrivais pas à me défaire de ce sentiment inutile.

Le passé, le présent, aujourd'hui, demain…Comment savoir?

Des rires s'éveillent tout à coup, un chant retentit, la vie revient emportant mes peurs.

Elle est là qui me sourit, les yeux gavés de sommeil.

L'été, enchanté, est un parfum qui dure, qui dure, qui dure…

A tout jamais.

Qu'on me le jure!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Faire une Jam, faire un bœuf:concert improvisé de musiciens aimant l'aventure, l'intensité de l'improvisation et le vertige des sonorités imprévues.

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