Estrella (une étoile endormie) (début) livre déjà publié

Publié le par Yaacov Ben Denoun Yarcov

Elle avait les cheveux blancs, blancs comme l'été.

Quand je l'ai connue, elle se déplaçait déjà avec difficulté, s'appuyant aux murs de son appartement, cherchant appui, cherchant soutien.

Petite femme voûtée, petite femme rieuse, curieuse, attentionnée.

Je poussais la lourde porte de bois de son immeuble, allumais la lumière, me dirigeant à pas lents vers l'escalier en colimaçon. Deuxième étage gauche, logement numéro ...J'ai oublié, je m'en excuse.

Je sonnais; Deux coups longs, appuyés, qui me paraissaient durer une éternité. J'attendais, attentif au moindre bruit, au moindre chuintement, encore essoufflé par mon ascension sans panache. Au bout d'une minute environ, je percevais sa voix affaiblie qui disait :"Qui est-ce, qui est là ? ".

- C'est moi mamie, seulement moi.

 

Un loquet qu'on déloque, une serrure qu'on libère, un effort qui se prolonge et s'efface durablement cette entrave, ce mur qui nous séparait.

 

Mes lèvres se collaient à sa joue lisse, sans ride, impatiente.

Mes doigts effleuraient son front, ses tempes, la pilosité de ses sourcils.

Mes yeux ne quittaient pas les siens, cristaux d'un brun épais qui brillaient, pétillaient, s'allumaient comme des bougeoirs que l'on porterait à bras tendus.

J'aimais son parfum, cette fleur de lavande, ce liquide bon marché aux clairs reflets bleutés, eau de toilette, eau qui coule et s'évapore comme le souvenir, comme cette vapeur d'elle qui entête mon esprit et se rit de mes tristesses.

 

-Comment va, jeune fille, lui disais-je, comment te sens-tu?

 

Elle m'offrait son sourire, un pauvre sourire désabusé mais qui se voulait pimpant. Je lui donnais le mien en demi-teinte, mais qui se voulait rassurant.

La télévision s'escrimait à emplir son temps et son espace ; le volume monté à fond maintenait l'esquisse d'une présence, un semblant de vie douce.

Dans le salon, hormis l'écran couleur, il y avait un canapé, fatigué; un meuble bas qui servait de range-vaisselle, de range-papiers, de range-photos ;une table, quatre ou cinq chaises de cuir rouge, recouvertes pour certaines d'entre-elles  de napperons de laine tricotés au crochet; napperons semblables à ceux qui accueillaient les poupées aux cheveux longs, poupées d'antan. Elles étaient parées d'une longue robe de satin rose ou bleue, et les fillettes de la maison s'amusaient à les peigner.

Sur le meuble bas trônaient quelques instantanés, des visages rieurs qui prenaient la pose, échafaudaient un sourire, se tenant les uns les autres par les épaules, images fugaces, images passantes, figées, maquillées pour traverser le temps et hanter les commodes.

Elle s'asseyait, ne disait rien, me regardait.

Par la fenêtre aux rideaux jaunis on pouvait voir la rue, une rue animée aux trottoirs étroits qui s'en allait vers les beaux-quartiers, vers le parc MONCEAU en traversant l'avenue de CLICHY.

Je m'asseyais, je ne disais rien, je la regardais.

Elle était fardée avec outrance : un crayon noir, maladroitement apposé sur le contour de ses yeux, de ses sourcils, et qui coulait par endroits, créait des zones plus foncées que d'autres, plus intenses que d'autres qui ajoutaient au regard quelques parcelles supplémentaires et donnaient à son visage une allure de masque antique.

Masque de tragédie.

Son rouge à lèvres était mal estompé, mal appliqué et  lui faisait une bouche à la taille augmentée, une bouche de vieille femme malhabile, habituée à plaire et à séduire; une Casa- nova en jupons, une Don-Juan d'outre-méditerranée, qui aimait tant les autres, qui aimait tant la vie qu'elle finit par la perdre, peut-être par désir, peut-être par inadvertance.

J'étais séduit, j'étais subjugué par cette charmeuse de serpents à sonnettes, utilisant toutes les armes,  des serments aux sornettes, des serrements aux saynètes qu'elle improvisait en un rien de temps afin de vous embobiner, de vous enrubanner, de vous ficeler en un mot, pieds et poings liés, à sa merci.

Elle était, de l'avis de tous ses proches, une grande comédienne, une truqueuse astucieuse qui roulait dans la farine les plus suspicieux.

"tu veux un café mon fils, une anisette yabné ?"([1] )

Il n'y avait pas beaucoup de lumière dans la pièce où nous nous trouvions, mais nous ne changions rien, par peur, par confort, pour nous préserver du monde des autres, du monde de la véracité, du ressemblant.


Elle était veuve, c'est ainsi que l'on dit.

Son ex la visitait la nuit.

Elle lui parlait de ses douleurs de son ennui; elle lui racontait ses journées, sa lassitude, et s'endormait à force de temps, ayant épuisé des rêves qu'elle recordait de son mieux comme le fait un marin de ses filets usagés, ayant trop servis et qu'une main secourable ravaudait par nécessité.

Son EDOUARD ne l'avait pas attendue; comme toujours. Il n'en faisait qu'à sa tête, caractère fier, indépendant; tempérament éruptif, volcanique, inspiré par les pensées mystiques les plus diverses, les plus surprenantes parfois. Tendre, affectueux, attentionné, mélange d'eau et de feu, de soupe chaude et de vent du large. Son représentant de mari était en visite chez le bon dieu, celui des athées croyant, des religieux agnostiques qui pensent que l'éternel n'existe pas mais le prient avec intensité. Il faisait partie de ces gens libre-penseurs qui scrutent les écritures et soulignent Evangiles et Thora, Coran et autres textes sacrés. Son image traînait dans tout l'appartement; un visage sec, un nez profilé, un regard d'aigle; impression de dureté mêlée de candeur: époux peu banal, un fanal peu ou prou qu'elle suivait dans le bonheur ou dans la tourmente, dans le respect total ou la révolte.

 

C'est qu'elle ne se laissait pas marcher sur les pieds ESTRELLA, étoile berbère, étoile juive. Elle avait ses humeurs et ses désirs d'indépendance. Il était irrespectueux de ses convictions, de ses pratiques; elle faisait semblant de n'en avoir cure et agissait à sa guise.

Il n'aimait pas se rendre le CHABAT ([2] ) chez son gendre et sa fille pour le KIDOUCH ([3] ) hebdomadaire, le repas de fête pour lequel on sortait nappe blanche et belle vaisselle.

Elle partait, seule, non sans aigreur vis à vis de cet époux peu coulant et rigide dans ses principes. Le jour du "grand pardon", du YOM KIPPOUR, à l'heure du jeûne et des prières, il en profitait pour faire ripaille et se livrer à quelques provocations mal senties dans le milieu juif d'ALGER, parmi sa famille, parmi ses voisins, dans son quartier-village, dans son faubourg coloré et parfumé d'essences.

 

Elle rajustait son châle, croisait les jambes et me regardait droit dans les yeux, esquissant un sourire que je n'attendais pas.
Elle souffrait de son dos, de son épaule, de ses yeux, de ses jambes; Elle souffrait en silence, du moins le disait-elle, comme pour prouver son courage et sa résistance à la douleur.

En fait, elle aimait se plaindre, autant par plaisir de se plaindre et d'être plainte que pour meubler certaines conversations inutiles puisqu'elle n'en était pas le centre.

Jeune fille, sa beauté était appréciée, et si de nombreux soupirants soupiraient en la voyant, elle, la fille du désert,  la jolie ESTHER, la polie ESTHER, qui embrasait les coeurs d'étoupe, se plongeait dans la volupté suprême d'un défaut angélique: la coquetterie. Elle était coquette comme d'autres sont coléreux, par simple inclinaison personnelle. Elle en jouait comme d'une arme redoutable, et savait tout à loisir séduire un médecin, une infirmière, un agent du trésor ou un receveur des postes, toute personne qualifiée ayant un pouvoir suffisant pour se défausser de certaines prérogatives en la privilégiant d'emblée de quelques faveurs bien anodines.

 

Corollaire de ce penchant charmant, elle était fabulatrice au-delà de tous les possibles et nous bernait, fille, gendre, petits-fils, arrière-petit-fils et filles de la façon la plus grossière et la plus éhontée. Elle en rajoutait et refaisait le monde, l'actualité ou l'histoire à la lueur de ses désirs immenses et sans cesse renouvelés. Une bagarre de rue pouvait fort bien dans sa narration vous faire croire que l'heure du jugement dernier et de la troisième guerre mondiale avaient sonné.

Nous utilisions pour suivre ses évocations un procédé inspiré du calcul de l'assiette d'imposition, et de ses paroles, nous commencions par ôter subrepticement vingt pour cent du volume global, ce qui réduisait de manière significative l'importance des exagérations, puis sur le volume ainsi amenuisé nous ôtions subrepticement encore dix pour cent d'emphase et cinq pour cent de débordements ce qui nous permettait d'appréhender de manière un peu plus précise l'étendue de son discours.

 


[1])YABNE terme arabe affectueux signifiant chéri, adoré.

[2]) CHABAT jour de repos hebdomadaire .

(3)KIDOUCH prière rituelle du vendredi soir début du CHABAT

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