Elle m'appelait mon grand (début) livre déjà publié

Publié le par Yaacov Ben Denoun Yarcov

"Nous avions de l'espoir et nous n'en avons plus.

Nous avions des désirs et ces désirs s'en furent se briser contre des rochers rigides.

Nos prières étaient tournées vers notre Dieu éternel, il ne nous écouta pas, ou pas comme nous l'aurions voulu.

Nous qui, pauvres, miséreux, attendions un miracle, nous ne l'espérons plus.

Nous sommes là, bras ballants à contempler la mort, et les larmes venues n'apaisent pas la douleur.

 

Comment peut-on perdre une mère?

 

Nous étions entre les mains d'une illusoire et dérisoire obstination, forgée par des jours d'attente et de lente consomption.

Nous sommes meurtris.

Nous sommes déboussolés et cherchons notre chemin.

Le vent secoue la porte qui claque pour prouver que la vie continue, qu'elle s'insinue partout, même dans les interstices du néant et de la désolation.

 

Nous avions la folie de croire en l'avenir sans savoir par avance ce que serait cet avenir.

Cet avenir est désormais notre lot quotidien. Il est fait de petites choses et de bonheurs disjoints. Il est insatisfaisant.

Le temps nous pèse, les jours sont incommensurables, et lourde est cette souffrance qui ne peut rester muette.

 

Comment peut-on vivre sans les êtres que l'on aime?

 

Je ne veux pas blasphémer ni accuser cette insouciante fatalité qui se joue des destinées humaines.

Ma confiance repose entre les mains célestes.

Ma mère, je veux te prolonger et embellir de quelques mots ma peine incommunicable.

Je veux chanter ton nom.

Je veux te couvrir de louanges et t'adresser des chants d'amour.

Je veux prendre ta main et l'embrasser encore.

Je veux caresser tes cheveux et dérider ton front.

Je veux te ramener à la vie et te garder près de moi.

Je ne te quitterai plus pendant des jours et des jours. J'irai te retrouver dès qu'il me sera possible de le faire. Je t'enverrai mes mots dans le désordre et tu t'en feras une parure. Je parlerai de toi et te ferai parler pour que rien ne se perde de ta douceur passée et des sourires complices.

 




 Ma mère, ma vie, source d'amour intarissable.

Ma mère, mon adorée.

Ma mère, fille des moments révolus et des souvenirs emmêlés.

Ma mère, ma discrète, toi qui tissais des secrets dans le cœur de ton être.

Ma mère, ma disparue, mon éternelle.

Ma mère, qui ne te confiais jamais à moi, pas plus que je ne m'épanchais.

Ma mère, mon soleil apparu au détour de chacun de mes tourments.

Ma mère, si drôle, si comique.

Ma mère, qui ne me fait plus rire du tout.

Ma mère, mon irascible, en ces instants d'énervement qui te venaient tout d'un coup.

Ma mère.

Ma mère, mère de l'enfantement, des baisers sur la joue.

Ma mère de l'allaitement et de la tendresse offerte.

Ma mère, patiente, attentionnée.

Ma mère, toi qui aimais les promenades et les beaux habits, les matins de vacances et les soirs de spectacle.

Ma mère toi qui chantais; en toute saison et à toute heure.

Ma mère, toi qui me dorlotais et me racontais des histoires à toi, des boniments à toi.

Ma mère des berceuses du soir.

Ma mère, j'ai mal de ne plus te revoir, de ne plus te parler, te toucher;  j'ai mal d'être vivant, tellement vivant.

Ma mère je te cherche sur les photos, sur les sépias d'autrefois.

Ma mère, si belle, si jolie.

Ma mère.

Ma mère, toi qui cherchais la lumière et te méfiais du noir;  qui avais peur de la maladie et de la mort !

Ma mère, toi qui détestais la solitude et la vie à l'écart.

Ma mère, je t'en veux de ta désertion, de ton silence.

Ma mère si tu savais combien je pense à toi.

Ma mère qui me manque.

Ma mère, triste corps raidi sous le drap étincelant.

Ma mère, tu es partie, en me laissant.

 

 

Comme tu étais fière de moi  et de mes cheveux gominés, de mon short, de ma chemise et de mes chaussures à boucles.

Tu me mettais du "sent bon", du parfum et je n'aimais pas ça.

J'étais grand pour mon âge et cela t'amusait.

Tu nous faisais prendre la pose mes frères et moi, de la sorte ainsi attifés, et tu nous prenais en photo: une, deux, trois, clic clac...

"Allons les enfants, ne bougez pas."

Devant nous se tenait un parterre de fleurs qui poussaient en ordre, régiment obéissant et statique.

Belles corolles, beaux pétales.

Des arceaux de métal délimitaient la pelouse que des oiseaux repus venaient picorer. Ils empêchaient ma mère, en raison de mouvements d'ailes et de déplacements intempestifs, de figer pour l'éternité nos mines réjouies et nos vêtements d'apparat. Elle s'énervait, cherchait un responsable qu'elle pourrait rudoyer et nous menaçait vertement de tous les châtiments.

L'œuvre d'art réalisée, elle reprenait ses couleurs, retrouvait son sourire et nous emportait loin de ces bestioles incontrôlables à plumes et à becs jaunes.

Elle nous offrait des glaces.

J'aimais les glaces au citron.

Un cornet double avait ma préférence. La marchande itinérante disait: "qu'il est mignon, qu'il a l'air sage!". Et ma mère toujours plus fière me rajoutait une gaufrette.

Des calèches tirées par des chevaux vieillissants faisaient le tour du centre ville et baladaient des gens endimanchés qui paradaient dans leur carrosse de pacotille. Ma mère ne voyait que le canotier de ceux qui tenaient les rênes, les rubans attachés, les voilages qui dansaient dans l'air. Je regardais tomber les crottins parfumés à l'arrière de ces rossinantes qui nous montraient leurs dents.

Ma mère était attirée par le clinquant, le tape à l'œil et se drapait dans la lumière qui faisait briller ses yeux.

On s'asseyait sur des bancs sous les tilleuls.

Les joueurs de belote étaient attablés tout près de nous mais ne faisaient que peu de bruits. Les canards étaient plus criards et je les poursuivais avec une branche d'arbuste. Je me faisais rabrouer par les septuagénaires décrépis qui tapaient le carton et  détestaient la chamaillerie à leur porte.

On voyait les curistes sortir par groupes de trois ou quatre qui se répandaient ensuite sur l'esplanade. Ils tenaient fortement leur verre d'eau naturelle aux vertus si particulières qu'elles justifiaient de tels attroupements. Les quinquagénaires qui se requinquaient ainsi avaient la mine pâle et la démarche incertaine. Ils devaient couver, nous ne savions quelle maladie insoupçonnée. Ils ne souriaient jamais. Ils étaient porteurs de quelque virus tropical qui fait pousser les casquettes sur les têtes, les cannes au bout des bras et les espadrilles blanches autour de pieds fatigués par une courte marche.

Ma mère dans sa robe fleurie les regardait passer et ne disait rien.

L'air était bon, l'air était parfumé et en fin d'après-midi s'en venait l'heure de remonter les allées et de jeter un coup d'œil aux magasins de souvenirs. Nous n'achetions jamais rien, mais cette profusion d'objets inutiles nous fascinait.

Les cloches décorées et peintes aux armoiries de la ville, les porte-monnaie en cuir tanné, les tabliers de cuisine ornés d'un dicton local qui occupait toute la largeur du tissu, des verres, des tasses, des poupées en costume folklorique, des fioles de parfum de lavande ou de violette, des outres à vin, des parchemins cirés… Tout un fatras répandu dans des capharnaüms obscurs.

 

Nous avions rendez-vous avec l'illusoire, le défraîchi, l'existentiel. Mes frères s'amusaient à sauter à pieds joints le long du trottoir; les chiens tenus en laisse tentaient bien une approche, mais une mère n'abandonne jamais ainsi sa progéniture et elle établissait autour de nous un cordon de protection difficile à franchir.

Notre père retenu par son travail ne nous rejoignait qu'en fin de semaine. Nous étions en villégiature, sans lui.

"La montagne est bénéfique pour les enfants", la ritournelle est célèbre, mais ma mère ne supportait qu'à grand peine d'être expatriée si loin de chez elle, des grands magasins, des boulevards, de l'animation, pour être reléguée dans cette sous-préfecture bonne pour le teint mais fort nuisible en raison de l'ennui généré.

Il faut dire que le temps était lent dans cette bourgade charmante, et ma mère ne s'y faisait pas.

Elle aimait l'animation, les voitures qui passent, les gogos qui se démènent et les séducteurs rococos qui font les cent pas. Elle aimait le mouvement et l'agitation de ces lieux exaltés où il se passe toujours quelque chose. Elle aimait le spectacle de ces rues excitées remplies de badauds, de dandys, de marauds, faux maris, de marlous, de naïfs, de naïades affranchies, de passants insouciants et de rêveurs trahis. Elle recherchait la magie, la folie, l'oubli final et ne les trouvait pas dans cette station thermale pour insuffisants respiratoires qui se faisaient des ablutions à l'eau soufrée et s'endormaient ensuite.

Elle aimait voir la vie palpiter et ses fou rires qui nous consternaient restent son véritable héritage.

Car la joie n'a pas d'âge et l'espérance pas de limites!

 

Ma mère, mon adorée, les tilleuls n'ont pas changé de place et les souffreteux viennent toujours s'humecter le gosier, mais toi tu n'es plus là et les canards m'ennuient. 


 Il n'aura fallu que quelques minutes pour que la vie bascule.

Les jours se sont interrompus brusquement et sans crier gare.

Une émotion, une tension, un flux sanguin trop puissant et une existence se prolonge en pointillés, entre parenthèses.

Un vaisseau se distend, puis éclate, et un corps se rigidifie, presque définitivement.

Le cœur continue à battre mais la parole se fige, mais le sourire disparaît et l'angoisse s'installe un peu partout alentour.

Le monde de l'urgence, de l'immédiateté règne en maître.

Un coup de téléphone précipité, un nom ânonné, une adresse bafouillée et les sirènes hurlent et les gyrophares se mettent en action.

On emporte un fardeau, un être soudain alourdi par des tuyaux, des ballonnets, des tubulures.

On emporte une vie.

On emmitoufle une dame endormie, on la couche sur une civière dérisoire et les portes de la camionnette se referment et le silence se met à tournoyer sur le devant de la maison, près des rosiers qu'elle aimait tant, sur le perron de sa maison qui plonge dans l'incertitude et la douleur.

 

Un homme, voûté, est prostré sur sa chaise; il découvre la solitude, la vraie, celle que l'on n'a pas choisie. Il pleure. Il se saoule de mots, d'évocations. Il déraisonne. Il ne sait quoi faire de sa main, de sa tête.

On tente de le consoler, il n'écoute plus, il est ailleurs.

Il ressasse des détails, se conforte en se rattachant à des riens, et raconte à qui veut l'entendre qu'il avait tout pressenti.

 

Il prie, maladroitement, il quémande un secours divin.

Il est peut-être trop tard, mais il espère encore.

Les hommes en blancs sont partis avec peu de mots charitables.

Il se sent dépossédé de tout. Il s'abandonne dans la douleur, dans la flagellation et le reproche. Il cherche des raisons à son malheur, s'en attribue la plus belle part.

Il est démuni, asphyxié par la soudaineté de la séparation.

Il tente de se ressaisir mais n'y parvient pas.

Il n'aura suffi que de quelques minutes pour qu'une femme aux mille mérites mette son avenir en sommeille et coupe tous liens avec les siens, avec le monde du contentement et de l'orgueil, de ceux qui ignorent qu'il ne sont faits que de vent.

L'homme respire puis expire, il laisse s'échapper un dernier souffle.

Il n'est que poussière et air léger.

Sa vanité l'empêche de s'en rendre compte.


Je pense à toi qui n'es plus là, qui n'es plus, à tout jamais.

Je pleure devant toi, je pleure sur moi et m'apitoie.

Tu n'es plus là, tu n'es plus, à tout jamais.

Le chagrin que tu me laisses, je ne l'ai pris à personne.


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